A NAKED WORLD

Généralement, la nudité est considérée comme honteuse et impropre. Pourtant, elle a toujours été présente dans notre histoire et dans notre société. De la Préhistoire au XXIe siècle, impressions et perceptions... Vos avis sont les bienvenus...

25 octobre 2007

LES VENUS PALEOLITHIQUES OU LE NU PREHISTORIQUE

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Ce texte a été réalisé par le blogmaster. Ces interprétations sont purement personnelles, d'après visites sur place et études universitaires menées par le passé. Les thèses proposées n'engagent que l'auteur mais veulent aussi ouvrir la voie aux échanges et au débat.

C'est au cours d'une visite dans la grotte des Combarelles (Dordogne) qu'il a été abordé la représentation de la femme dans l'art pariétal. De par certaines études universitaires et visites touristiques, nous avions déjà eu vent de représentations féminines, abstraites ou détaillées, dans l'art préhistorique jusqu'aux premières heures de l'art grec (art cycladique). Dans les milieux spécialisés, on parle alors de Vénus paléolithiques.

Lors de notre visite aux Combarelles, à l'issue des explications du guide, il m'est venu cette question : quelle valeur accordée à ces nus préhistoriques ?

Les Vénus les plus connues sont, incontestablement, celles de Brassemepouy, Willendorf et de Lespugue. Mais les spécialistes de la Préhistoire en ont découvert beaucoup plus et surtout partout en Europe et en Afrique du Nord. Ces recensements (depuis 1898, découverte de la Dame de Brassempouy) sont regroupés en 5 secteurs, selon un découpage proposé par Henri Delporte (dans L'image de la femme dans l'art préhistorique - 1993) : groupes pyrénéo-aquitain, méditérranéen, rhéno-danubien, russe et sibérien. Mais ces découpages ne signifient pas qu'on n'en a pas découvert ailleurs. On cite aussi la Vénus de Tan-tan (Maroc), celle du Golan (confins israélo-libanais) ou encore celles d'Espagne.

A défaut d'avoir été représentées par gravure sur la paroi d'une grotte, ces Vénus ont été réalisées dans de l'ivoire, dans de la pierre tendre ou encore en terre cuite. Leurs tailles varient entre 4 et 25 cm.

405px_Wien_NHM_Venus_von_Willendorf Vénus de Willendorf

venus_lespugue Vénus de Lespugue

Venus_de__vestonice_rep_Tch Vénus de Vestonice (Rép. Tchèque)

La question qui fait débat concerne en fait l'interprétation de ces représentations. La représentation peut être schématique (un simple triangle, pointe vers le bas, symbolisant le pubis, ou un losange, le bassin étant dans l'écartement du losange) ou détaillée (Dame de Brassempouy par exemple). Dans les représentations pariétales comme sur la plupart des sculptures, la tête, les mains ou les pieds sont absents. Par contre, les formes corporelles (fesses, seins, hanches) sont très marquées voire proéminentes.

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Théorie d'André Leroi-Gourhan : inscription des Vénus dans un losange à grand axe vertical (Vénus, de gauche à droite, de Kotienski, Lespugue et Willendorf)

Alors, cette stéatopygie est-elle la représentation de la fertilité ou de l'obésité ? Faut-il y voir un signe d'abondance et de bonne santé, à l'image d'une tribu prospère ? Dans la représentation féminine, faut-il en déduire les symboles d'une divinité féminine, les prémisces d'un culte religieux où la femme serait mère de tous et de la création (d'où les formes généreuses de la fertilité et de la procréation) ? Ou alors, beaucoup plus prosaïquement, ne peut-on pas avancer l'idée d'un art érotique créé par l'Homme Préhistorique (ce que sous-tendrait l'existence de la notion de plaisir) ?

Venus_de_Laussel_Dordogne Vénus de Laussel (Dordogne)

Venus_de_l_Abri_Pataud_Dordogne_6_cm Vénus de l'Abri Pataud (Dordogne)

Femme_des_Combarelles_Dordogne Dessins des gravures féminines de la grotte des Combarelles (Dordogne)

Ces questions resteront sans doute sans réponses. Si les spécialistes ont bien compris la plupart des techniques artisanales et artistiques des hommes préhistoriques, l'interprétation des dessins, gravures, symboles et autres tectiformes leur échappent encore complètement. On en reste à de larges supputations concomittants ou divergents.

Alain Testard, ethnologue, réfute la thèse d'un matriarcat ou d'une religion autour d'une déesse mère. Il tient cette idée pour fantaisiste et sans fondement. Il retient par contre que de tous les détails relevés sur les Vénus (et même sur les gravures), seuls les attributs dits "sexuels" sont toujours les plus marqués : pubis et/ou vulve, seins, fesses, ventre.Testard soutient par contre l'idée de symbolique de la fécondité : "Je n'ai pas l'impression que l'on représente la femme, ce sont plutôt des représentations du symbole de la femme."

Pourtant, en prenant cette idée du culte d'une déesse-mère, divinité créatrice de tout, représentée avec ses seins généreux, on se rapproche alors des tribus proto-grecques (art cycladique et art crétois)

Venus_de_La_Madeleine_Tarn Vénus de La Madeleine (Tarn)

Christopher Witcombe, docteur et professeur au département d'Histoire de l'Art du Sweet Briar Collège (Virginie - Etats-Unis) soutient, quant à lui, l'idée que la Vénus de Willendorf (conservée à Vienne, en Autriche) ne serait pas une idole ou une déesse, mais la représentation d'une femme à l'enbonpoint prononcé par une sédentarité prolongée et une nourriture riche et non la représentation d'une femme enceinte. Son analyse (réaliste selon moi) repose avant tout sur la vision globale de la corpulence féminin portant plus les stygmates de l'obésité que de la maternité.

Jean Gagnepain, directeur du musée préhistorique de Quinson, dans son discours lors de l'exposition Eves et Reves (2006), soutient que "C’est avec l’homme de Cro-Magnon que l’on a enfin des images de l’homme et de la femme préhistorique, grâce à l’invention de l’art figuratif dès 40 000 ans environ. De ces manifestations artistiques il ressort la place importante dévolue à la femme dans les sociétés du Paléolithique supérieur. Les symboles sexuels sont bien présents, notamment féminins : silhouettes, vulves, triangles pubiens, dessinés, gravés, sculptés. Mais l’élément le plus marquant et le plus émouvant de l’art paléolithique est représenté par les célèbres vénus, que l’on trouve surtout au Gravettien (env. 29 000 – 19 000 ans). Ce sont généralement des femmes enceintes, vénus opulentes, aux formes généreuses (vénus stéatopyges) à l’origine du supposé culte de la « déesse-mère » pratiqué par les Gravettiens et leurs descendants. Plusieurs points peuvent être soulignés : la grande extension de ces représentations, de l’Atlantique jusqu’au lac Baïkal ; la grande homogénéité de ces représentations et des codes utilisés, quels que soient les matériaux travaillés : le visage n’est jamais représenté (au mieux partiellement à Brassempouy), ni les pieds, l’accent étant toujours mis sur le sexe, les fesses, le ventre et la poitrine. La forme générale s’inscrit le plus souvent dans un losange."

Quant à Claudine Cohen, historienne, elle avance cette idée, au sujet de la Vénus de Willendorf : « Un corps de femme sans visage, réduit à l’objet du désir - un ventre, un sexe, la fente d’une vulve, l’entrouverture des cuisses, la courbe d’une hanche. Telle est la femme des origines, la plus ancienne de toutes. Trente mille ans avant Courbet, un artiste préhistorique a peint et gravé dans un repli de roche le sexe d’une femme - l’origine du monde. » (Les Mystères de Vénus - Le Nouvel Observateur - 06 mars 2003).

L’abbé Breuil, grand préhistorien de la première moitié du xxe siècle, attribue à l’art préhistorique une signification religieuse et magique. La représentation des figures féminines, qui magnifie les caractères sexuels, exprime selon lui une magie de fécondité. Breuil se montre aussi choqué par ces nudités impudiques : « L’artiste a fait preuve d’une grande habileté, d’un réalisme audacieux poussé jusqu’à l’horrible », écrit-il à propos de la Vénus de Willendorf, célèbre statuette de calcaire aux rondeurs plus proches de l’obésité que de la féminité épanouie.

Josef Szombathy, qui exhuma cette statuette en Autriche en 1903, la baptisa ironiquement « Vénus ». Pourtant, du haut de ses 11 centimètres, la Vénus de Willendorf a exercé une grande influence idéologique : elle a constitué l’une des « preuves » justifiant la thèse selon laquelle les sociétés préhistoriques étaient matriarcales. Cette théorie du matriarcat primitif, soutenue dès le xixe siècle, est restée récurrente malgré l’absence d’arguments solides. Son principal défenseur a été le juriste bâlois Johann-Jakob Bachofen, qui, dans un monumental ouvrage publié en 1861, soutenait que la première société civilisée avait été une gynécocratie, dominée par la maternité créatrice. Pour lui, le gouvernement des femmes devait inéluctablement être dépassé par un stade plus « adulte » des sociétés : le patriarcat. Selon cette conception, « l’histoire de l’humanité est celle du passage nécessaire du féminin au masculin, du corps à l’esprit », écrit Claudine Cohen. (Le Nouvel Observateur - 06 mars 2003)

On le voit bien, les interprétations et argumentations sont légions, véhiculants les idées les plus arrêtées (selon l'époque de l'argumentation de son auteur, dictée par son éducation et son cercle social), les plus farfelues ou les fantaisistes. Commencés à la fin du XIXe siècle, ces débats continuent de nos jours.

Certaines représentations, comme celle de Monpazier, me laisse à penser qu'il s'agit d'une sorte de "photo d'époque" : on voit très bien que la Vénus représente une femme très clairement enceinte et à la vulve pariculièrement proéminente, comme si l'accouchement était imminent. Spéculation personnelle, interprétation subjective ? Peut être bien que oui mais, à mon sens,  la thèse de la représentation toute simple d'une femme enceinte par son auteur anonyme (son compagnon ?) a quelque chose de plus réaliste que toutes les autres thèses fantaisistes ou farfelues ou "capilo-tractées" (ou tirées par les cheveux !).

monpazier_31 Vénus de Monpazier

Quant à la valeur du nu, il n'est à mon sens que la représentation de la vie de tous les jours : l'Homme Préhistorique vivait nu, la confection d'habits n'ayant aucune autre valeur que celle de la protection contre les aléas du temps (le froid et la pluie). Je doute que Cro-Magnon est eu une quelconque idée de "tabou", de "péché" ou de "honte de la nudité", valeurs inculquées aux générations bien, bien plus tard par les théories judéo-chrétiennes qui nous ont élevées. L'habit étant accessoire, le nu était le quotidien.

Je reste d'avis que les spécialistes ont tendance, dans leurs interprétations, à trop vouloir "scientifier" les actes de leurs sujets étudiés. D'un côté, l'image populaire et simpliste de l'homme de Cro-Magnon et de l'autre des explications et des débats beaucoup trop éloignés de la réalité. L'art préhistorique n'est-il pas tout simplement une oeuvre contemplatoire ? La restitution (visuelle ou narrative) toute simple de leur monde d'alors par la biais de techniques artistiques ou artisanales parfaitement maîtrisées ? Sans aller chercher plus loin d'autres explications scientifiques ?

V_nus_de_Mal_ta___Sib_rie V_nus_de_Savignano___Italie Vénus de Mal'ta (Sibérie) à gauche et de Savignano (Italie) à droite

Une chose en sûre cependant, c'est qu'au vu de leurs prouesses artistiques, leurs maîtrises techniques nous éloignent définitivement du cliché de l'homme préhistorique basique, à peine évoluer intellectuellement et traînant sa compagne par les cheveux. Vouloir interpréter leurs représentations féminines et leurs réalisations de Vénus, c'est alors reconnaître qu'ils avaient des notions de féminité, d'adoration cultuelle ou encore d'érotisme. Mais on pourrait aussi finir en se posant cette question : qu'elle était la place de la femme dans la "société paléolitique" ?

Venus_of_BrassempouyVénus de Brassempouy

Posté par ANAKEDWORLD à 10:47 - LES VENUS PALEOLOTHIQUES - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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