27 octobre 2008
ALBRECHT DURER (1471-1528)
De tous les peintres allemands de la Renaissance, nul n'a eu une telle notoriété, de son vivant et dans sa postérité que Albrecht Dürer, le "chef de file" de ces artistes d'Outre-Rhin qui ont durablement marqué l'histoire de l'art en général. La force de l'oeuvre de Dürer réside dans son souci du détail, qu'il soit anatomique ou non. Le réalisme transcende tout autant qu'il inquiète : nous sommes loins des canons de beauté de l'époque ou de l'idéalisation des commenditaires de portraits. Les visages sont gras, lourds, boursouflés; les corps sont noueux, épais, gros ou chétifs, tourmentés. Véritable touche-à-tout, Albrecht Dürer est peintre, graveur, portraitiste et même mathématicien, s'intéressant à la géométrie. Enfin, son oeuvre s'est largement nourrie de ses voyages à travers l'Allemagne, la Belgique, la France et l'Italie.
Né d'un père d'origine hongroise, orfèvre et installé à Nuremberg depuis 1455, Albrecht naît dans cette même ville (et y meurt également) puis suit l'état de son père. A 13 ans, le jeune Albrecht se destine à l'orfèvrerie en devenant apprenti dans l'atelier paternel et manie déjà le burin et la pointe. A partir de 1496, Albrecht rejoint l'atelier de Michael Wolgemut où il apprend à se servir de la plume et du pinceau, apprenant à copier, à peintre, à utiliser les couleurs, la gouache, la peinture à l'huile.
Pour terminer sa formation d'apprenti, Dürer fait un premier voyage à Colmar en 1492 (pour y rencontrer Martin Schongauer mais ce dernier meurt avant l'arrivée du jeune apprenti). Deux ans plus tard, il rentre à Nuremberg pour épouser Agnès Frey (qui décède en 1538), plus mariage de raison que de coeur, voulu par leus deux familles. En 1494, peu après son mariage, Dürer découvre Venise et l'Italie, séjour qui va durablement marquer l'artiste (il reviendra sur les bords de la lagune en 1505). C'est à partir de 1507 que Dürer va commencer à s'intéresser aux langues et aux mathématiques, dès son retour à Nüremberg. Sa notoriété devient importante : l'empereur Maximilien de Habsbourg l'annobli en le nommant peintre à la cour impériale. La mort de Maximilien en 1526 ne remet pas en cause son poste, Charles Quint le gardant à son service.
Adam et Eve : 1503 - 1504 - 1507
Entre portraits, illustrations d'ouvrages et commandes de tableaux, la vie artistique de Dürer est bien remplie. Son atelier est garni de commandes diverses, auxquelles participent les élèves de Dürer : Bartel Beham ou Hans Baldung.
Albrecht Dürer meurt le 6 avril 1528 à Nüremberg. Il avait un frère, Hans Dürer (1490-1538), qui avait été nommé peintre à la cour de Sigismond Ier, roi de Pologne. De sa femme, Agnès Frey, on sait que leur relation n'a été empreinte que d'une certaine forme de "neutralité". Leur mariage d'intérêt n'a jamais évolué vers une relation sentimentale ou de partage. Agnès n'accompagnera qu'une seule fois Dürer en voyage, aux Pays-Bas. Alors que Dürer n'a peint aucun portrait de sa femme, il appert que celle-ci est néanmoins pu servir de modèle pour d'autres personnages, surtout aux premiers temps de leur mariage, lorsque Agnès avait quinze ans. Elle hérite néanmoins de la belle fortune de son mari et décède elle-même en 1538. Le couple n'avait pas eu d'enfants. La maison de Dürer à Nüremberg est aujourd'hui le musée dédié à l'artiste.
De g. à d. : Apollon - Fortuna (1506) - Femmes nues (1506 - 1493 - 1508)
De g. à d. : Etude pour 5 personnes nues (1516), pour 6 personnes (1515) et d'un couple avec le diable (1496)
Etudier les nus de Dürer, c'est d'abord se pencher sur son attrait pour le corps en lui-même, conséquence de son premier voyage en Italie, de 1494 à 1496, véritable révélation pour l'artiste. Tout d'abord, il lit l'ouvrage de Vitruve, architecte romain du Ier siècle avant JC, ancien soldat de l'Empire devenu ensuite architecte. Son ouvrage De Architectura va demeurer le livre de référence pour les siècles à venir, pour tous ceux qui se passionnent pour l'architecture. Tant et si bien qu'il faut attendre le XVIIe siècle pour le voir être remis en question, par Claude Perrault ! Sans doute Dürer a-t-il été influencé par le Livre IX de Vitruve, sur "les sciences influençant l'architecture", à savoir la géométrie. Mais surtout, grâce à Vitruve, Dürer inclut désormais le canon des proportions dans ses oeuvres gravées.
De g. à d. : Apollon et Diane (1502) - Le monstre marin (1498) - Nemesis (1501) - Etude (1505) - Femme nue (1495)
Mais le voyage de Venise, Padoue et de Mantoue en 1494 va permettre à Dürer de rencontrer Jaccopo de Barbari qui l'initie au rôle des mathématiques dans la perspective et de la proportion des corps. Il étudie également Euclide, se passionne pour les travaux d'Alberti (peintre, architecte, mathématicien sur la perspective, théoricien de la peinture et de la sculpture) et Pacioli (moine mathématicien et professeur de mathématiques, créateur de la théorie du Nombre d'Or). Il contemple les travaux d'Antonio Pollaiuolo, de Giovanni Bellini ou Lorenzo di Credi. Dürer effectuera un second séjour, entre 1505 et 1507, en Italie, séjour au cours duquel il va peindre une oeuvre pour l'église San Bartolomeo de la communauté allemande à Venise.
De g. à d. : Hommes au bain (1496) - Femmes au bain (1496 et 1516)
De retour à Nüremberg après un ultime séjour à l'étranger (Pays Bas entre 1520 et 1521 dont il rentrera très affaibli, sans doute touché par une fièvre malarienne), Albrecht Dürer va rassembler toutes ses connaissances mathématiques et géométriques pour les mettre au service de son art. Puis, à partir de 1525 et jusqu'en 1528, juste avant sa mort, Dürer met par écrit ses expériences et connaissances sur l'influence des mathématiques dans l'art, au travers de 4 livres : Instruction sur la manière de mesurer, Traité sur les fortifications, Etliche underricht, zu befestigung der Stett, Schloß und Flecken et Traité des proportions du corps humain. De part ses études et ses recherches sur l'anatomie, l'étude de la morphologie et de la proportion des corps dans l'art, Albrecht Dürer est aujourd'hui encore étudié de nos jours et même considéré comme le fondateur de la morphométrie.
De g. à d. : Enlèvement d'une femme (1516) - Femme nue (1501) - Vénus sur un dauphin (1503)
Etudes morphologiques de Dürer
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>>> Sur les 4 livres de Dürer, traduits en français (éd. 1557) : www.inha.fr/
24 septembre 2008
HANS BALDUNG GRIEN (1484-1545)
Parler du peintre Hans Baldung, c'est aussi se pencher sur l'interaction entre l'art pictural, le schisme religieux qui secoua le XVIe siècle européen avec l'apparition du protestantisme mais aussi, avec les sciences occultes (sorcellerie), le tout sur fond d'une Allemagne politiquement et religieusement morcelée.
Les peintres allemands de la période qui nous intéresse ont été parmi les plus prolifiques mais aussi les plus célèbres, y compris et surtout de nos jours. Outre Baldung, on peut parler de Lucas Cranach l'Ancien (dont nous parlerons dans un autre article), Hans van Aachen, Albrecht Dürer, Mathias Grünewald ou Hans Holbein le Jeune.
Hans Baldung, dit Grien ("vert", pour sa prédilection pour cette couleur), est né à Weyersheim, près de Strasbourg (à ce moment là, terre de l'empire allemand) en 1484 ou 1485, où son père est fonctionnaire de l'évêque de Strasbourg. C'est dans la capitale de l'actuelle Alsace que le jeune Hans fait son apprentissage de peintre. Sa première oeuvre attestée par son monogramme H.B. date de 1496, une peinture pour la chapelle du monastère de Lichtenstal, près de Baden-Baden. Il va ensuite se perfectionner dans l'atelier d'Albrecht Dürer (1503-1507). Hormis un séjour à Fribourg en Brisgau entre 1513 et 1516, le peintre passe l'essentiel de sa vie à Strasbourg, dont il achète le titre de "citoyen de la ville" en 1509.
Autoportraits
Baldung se fait rapidement connaître par la maîtrise de son art et son réalisme. Il manie la couleur de manière à rendre ses tableaux vivants, leur donnant du relief. Il est alors commandité par de nombreux clients, nobles ou écclésiastiques, qui lui commandent des oeuvres pour la cathédrale de Fribourg, de Halle ou de Nuremberg. Il se fait aussi portraitiste à l'occasion (pour Christophe de Bade, par exemple).
De g. à d. : Christ sur la Croix - Saint-Sébastien - Schächer am kreuz
Le tournant artistique de Hans Baldung se situe en 1529, année où Strasbourg se tourne vers le protestantisme. Baldung lui-même se convertit, en même temps que son approche artistique des sujets évolue : il travaille sur des sujets mythologiques (inspirations de l'Humanisme naissant) puis verse vers des tableaux où se côtoient la sorcellerie, les tourments de la vie et la morbidité. On est alors en droit de se demander ce qu'il a pu advenir à Hans Baldung pour se tourner vers de telles inspirations, lui dont les éducations (catholiques, scolaires puis protestantes) n'ont jamais approché ces univers. Pourtant déjà, en réalisant son Adam et Eve en 1511, l'artiste laisse entr'apercevoir les prémices de ses réinterprétations de la Bible. Il redessine les corps du premier couple de l'humanité, insert ici et là quelques symboles codés, et laisse Adam tenir d'une main ferme le sein d'Eve, sous-tendant peut être une interprétation personnelle et acerbe du "fruit défendu".
Adam et Eve : de g. à d. en 1511 - Florence - Budapest - 1531
L'imaginaire de Baldung a pu être exacerbé par les histoires de la Grande Peste de 1347, dont le souvenir s'est transmis de génération en génération, y compris en Allemagne. Et puis, on peut également supposer que la misère des villes et des campagnes, aperçue aux détours des chemins qui ont mené Baldung à Fribourg, Halle, Nuremberg ou en Suisse, ont pu contribuer à cet imaginaire. Enfin, indéniablement, il y a eut l'influence d'Albrecht Dürer dont Baldung a été l'élève un temps. L'art de Dürer laisse déjà transparaître cet univers tortueux et torturé que l'on va retrouver chez Baldung. C'est également en ce sens que va Stan Parchin, dans son excellent article que nous référençons à la fin de ce texte.
Esquisses et dessins
Les corps de Baldung sont représentés sans complaisance, que les sujets soient mythologiques ou véridiques (portraits). Mais on lui reconnaît une préférence certaine pour le thème d'Adam et Eve (cette dernière surtout) et la chute de l'homme. La nudité de l'une et de l'autre est omniprésente et ostentiblement dévoilée au "public". Il n'y pas de pudeur dans la posture et encore moins dans l'attitude. Les corps sont laiteux, généreux, musculeux ou noueux et, selon les oeuvres, comme tourmentés. On peut assurer que chez Baldung, cet épisode de la Génèse exerce une certaine forme de fascination auprès de Baldung.
Eve selon Hans Baldung : 1511 - 1524 - 1510 - 1514
La Chute Originelle : 1511 - 1519 - 1514
Stan Parchin, de son côté, pense que l'attrait de Baldung envers la sorcellerie, est à raccorder avec la bulle du pape Innocent VIII Summis desiderantes affectibus (Désirer avec une ardeur suprême), réglant la position de l'Eglise par rapport à la sorcellerie. La publication d'un ouvrage conséquemment à la bulle (Le marteau des sorcières, 1486), imprimé en Allemagne, connaît un réel "succès de librairie" (dirions-nous de manière moderne) par ses descriptions fantastiques des personnages et autres monstres. Tant d'ailleurs que le livre sera réédité à plusieurs reprises tout au long du XVIe siècle dans le pays. Dans l'oeuvre des sorcières de Baldung, on retrouve les mêmes décors que dans les tableaux de Adam et Eve, les mêmes corps tourmentés, les mêmes nudités à peine suggérées. Plus qu'elles effraient, ces nus féminins excercent, au contraire, une sorte d'attraction auprès du spectateur de l'époque et actuel également.
Les sorcières selon Hans Baldung
Nous pouvons admettre, au final, que les "deux mondes" que sont ceux de la Bible et de la Sorcellerie, ne sont pas, aux yeux de l'artiste, aussi éloignés l'un de l'autre. Baldung tisse des traits d'union entre eux, dont la Femme (incarnant la beauté par excellence, mais aussi la luxure et l'ensorcellement du monde). Après tout, de la croyance à la superstition, il n'y a peut être qu'un petit pas à franchir.
Hans Baldung Grien meurt en 1545 à Strasbourg. Il avait épousé Margarethe Herlin.
De g. à d. : Jeune femme au chat (1529) - La Mort et la Femme - Femme au miroir (1529) - Le femme et la Mort (1520)
De g. à d. : Lucrèce (1519) - Lucrèce (1520) - Marie l'Egyptienne - Vanitas (1515) - Nue sur des boules
De g. à d. : Les trois âges de la femme - La jeunesse ou les trois grâces - Les sept âges de la femme - Les trois âges de la femme (1510) - Vénus à la pomme
De g. à d. : Aristote et Phyllis (1503) - Hercule et Antaüs (peinture et dessin) - Lutteurs nus - Les Parzen (1513)
De g. à d. : Couple au repos - Hercule et Omphale - Jugement de Paris
>>> Le site de Weyersheim et sur le peintre : www.weyersheim.net.
>>> Stan Parchin - Sacred and profane : Christian imagery and witchcraft in prints by Hans Baldung Grien : www.arthistory.about.com/od/namesgg/l/bl_grien.htm









































































