09 novembre 2008
GENNIFER MOSS : NUE POUR LA PAIX
Le 22 septembre dernier, la police de Portland (Oregon - Etats Unis) est submergée d'appels téléphoniques : une femme fait du roller entièrement nue sur le front de mer de la ville. Les policiers en charge de l'intervention diront plus tard que les appels faisaient plus état d'une forme "d'inquiétude pour la sécurité" de la rollerskateuse plutôt que de comportements indignés. Au final, la jeune femme, Gennifer Moss, ne sera pas interpellée par la police, ni pour outrage public, ni pour exhibition. Cependant, les forces de police vont demander à Gennifer Moss de se "vêtir" un minimum : ce qu'elle fera en se passant un string et repartira en rollers. Cathe Kent, du bureau de police de Portland, déclare que deux raisons pourraient être a priori retenue contre Mlle Moss : exposition des organes génitaux en public et excitation sexuelle intentionnelle à l'encontre d'une autre personne. Or, pour la police, dans le comportement de Gennifer Moss, rien ne permettait de retenir un des deux chefs d'accusation.
Curieux ? Pas tant que cela. Portland accueille en effet plusieurs manifestations telles que cyclisme ou courses pédestres dans lesquelles concourent des participants nus. Cette grande tolérance vient du fait que l'état de l'Orégon reconnaît la nudité comme une forme d'expression, liberté garantie par la constitution fédérale américaine.
Gennifer Moss est bien connue des autorités : le 4 juillet dernier, à l'occasion de la fête nationale, elle avait sollicité de la municipalité l'autorisation de patiner nue dans les rues de la ville d'Ashland, autorisation qui ne lui avait pas été accordée.
Pour Gennifer, vivre nue est une première nature par excellence. Elle vit entièrement nue chez elle ou dans la rue, dans sa vie de tous les jours. Et lorsqu'elle doit porter des vêtements, ces derniers sont en chanvre ou en coton biologique. Elle se qualifie elle-même "d'amie de la Terre". Sa nudité s'inscrit donc dans la préservation de l'environnement et dans une communion avec la nature. Mais Gennifer Moss soutient aussi que sa vie naturiste vise aussi à "propager un message de paix". Elle déclare : "La paix commence avec nous-mêmes, notre pensée, notre esprit, nos coeurs et nos âmes qui sont des parties intégrantes de nous-mêmes. J'ai été créée par Dieu et aucune partie de moi n'est obscène [sale]".
Baba-cool en retard ? Alter-mondialiste ? Naturiste avant-gardiste ? Originale ? Gentille illuminée ? Philosophe new age ? Provocatrice ? Les qualificatifs ne manquent pour décrire Gennifer Moss, au-delà même de son action et de son mode de vie. Pourtant, à Portland, elle n'est pas rejetée ni dénigrée par la population locale. L'histoire sociale de la région y est sans doute pour beaucoup : rappelons que la côte ouest des Etats-Unis a toujours été considérée comme la terre du "rêve américain" par excellence, où toutes formes d'espoirs, d'idées et de vies alternatives y ont toujours trouvé un terreau propice à leurs développement. Ainsi, San Francisco et Portland sont-elles généralement considérées comme des villes "progressistes".
Nous pouvons alors nous demander s'il existe un équivalent en France ?
Visionner le reportage réalisé par CNN
>>> Photos sur eq.tv : www.eqtvconnect.ning.com/photo/photo/listForContributor?screenName=1zlpe57al641s
>>> Son blog : http://profile.myspace.com/index.cfm?fuseaction=user.viewprofile&friendid=399404452
>>> Article sur KGW : http://www.kgw.com/news-local/stories/kgw_092008_news_nude_skater.968ebc65.html
09 octobre 2008
J'AI PASSE UNE SEMAINE NUE...
Nous devons à l'amabilité d'une fidèle lectrice du blog d'avoir pu récupérer ce croustillant (dans sa forme rédactionnelle) et intéressant (dans sa forme "psychologique" de la narratrice) article , paru dans le magazine Marie-Claire de juillet 2008, où une journaliste dudit magazine écrit sous forme de chroniques les sept jours où elle a vécu nue dans un univers naturiste. Ou comment une jeune femme parisienne matérialiste, maniérée sur les bords et légèrement angoissée doit apprendre à se dépouiller progressivement de ses codes, carcans et préjugés.
Nous vous proposons de lire maintenant de larges extraits de l'article...
Premier jour [...] Dans trois jours, je suis invitée à assister à l'assemblée générale de la FFN [Féd. Nat. de Naturisme] qui a lieu au domaine de la Sablière, dans le Gard. Ce qui veut dire que dans trois jours je serai pour la première fois au milieu de deux cent cinquante personnes nues. Je suis tout à coup frappée par l'évidence : je suis folle d'avoir accepté cette mission pour Marie-Claire ! A l'autre bout du fil, le président [de la FFN, Paul Réthoré] poursuit : "Etre naturiste, c'est avant tout en osmose avec la nature. C'est accepter son corps tel qu'il est et se sentir bien dans sa peau au point d'être capable de le montrer à d'autres, sans gêne." Dans mon cas, c'est à espérer. Sinon, je risque de passer un très mauvais week-end. Pour l'instant pas de problème, je commence le reportage, nue oui, mais encore seule chez moi [...] Chassez le naturel, il revient au galop ! Car vivre nu, pour de vrai, c'est être vulnérable et à la merci de tout. D'abord, il y ala température, dilemne numéro 1 des naturistes en pays froid. Cette donnée essentielle s'impose à moi dès le premier jour, au lever du lit... Pourquoi sortir de mon lit douillet toute nue alors qu'il fait froid dehors ? Que ferait une naturiste pure et dure ? Entre la triche et le jusqu'au-boutisme, j'opte pour une étole en laine pour la matinée. Je suis à Paris, pas à Rio. [...] Ensuite, il y a les matières qui m'agressent de toutes parts. La toile de mon sofa me gratte, le velours de mon fauteuil de bureau m'irrite et les chaises en plastique de la cuisine collent. Pour parer à ces désagréments - et aussi éviter d'attraper microbes et mycoses - je passe mon temps à poser des bouts de tissu en coton doux partout... Finalement, vivre nue, c'est penser constamment à son cul !
Deuxième jour [...] Mais la vue de mon corps me fatigue. La nudité rien que pour moi, c'est normal. Terriblement normal. Je sonde la doc pour comprendre mon état. Serais-je en proie à une "vision dépréciatrice de soi" ? Non. Je n'ai pas de complexes particuliers. Je me suis réconciliée depuis longtemps avec mes petits seins et mes grosses fesses, le jour où j'ai décrété être un canon anachronique qui aurait dû naître au XVIIIe siècle. Serais-je alors "accaparée de tabous sexuels ou d'inhibitions" ? Je suis une fille de hippies. Je cherche des inhibitions, des tabous et des interdits depuis trente-trois ans. Et je n'en trouve pas. [...] Pour moi, s'habiller et se déshabiller, c'est retrouver son corps comme un cadeau qu'on déballe, une surprise. Etre nue 24 heures sur 24, c'est dire adieu à la fantaisie. Mea culpa, je suis une matérialiste éhontée ! [...]
Troisième jour. Faire le ménage toute nue, c'est basculer dans le burlesque. J'ai un fou rire en me voyant penchée en avant cul nu pour brancher l'aspirateur... J'ai l'air d'une fausse ingénue tout droit sortie d'un film de charme kitsch. Evidemment, c'est à ce moment précis que l'on sonne à ma porte. C'est l'agent EDF. Ma vie est une pièce de boulevard. Ciel ! Que faire ? L'aspirateur est en route, la machine à laver tourne, le bain coule... Et moi, au milieu de tout ça, je ne porte que des gants Mapa. Pourvu que je n'oublie pas d'enfiler mon peignoir, j'ouvre. Sur ce, le téléphone décide lui aussi de sonne : "Ici, il fait un temps sublime, on fait un pique-nique dehors. Vous allez voir, ce sera super !", m'annonce une voix chaleureuse à l'autre du bout du fil, celle de Gaby, qui dirige le club où a lieu cette grande réunion de la fédération. Oui, demain tout me paraîtra beaucoup plus naturel, une fois que je serais à la campagne, au soleil... Du moins, je ferais tout pour m'en convaincre.
Quatrième jour. Ca y est, je suis arrivée dans la vallée magnifique des gorges de la Cèze, où se trouve le domaine de la Sablière. Ici, on m'explique clairement que je suis dans "un club familial". Un terme chaste qui induit que je ne suis pas en "terrain échangiste et que les célibataires et autres voyeurs ne sont pas les bienvenus." Ca tombe mal, je suis célibataire et je ne pourrai pas m'empêcher d'être une voyeuse. Que faire ? Pour mon baptême naturiste en collectivité, je choisis la piscine [...] D'emblée, j'évite de nager la brasse et je passe au crawl. Nettement plus chic. Petite montée d'angoisse que j'anesthésie gentiment en me répétant que "tout est normal". Autour de moi, ce n'est qu'une farandole de lolos, gros, petits, beaux ou flapis, de fesses de toutes formes et gabarits, "d'origines du monde" plus ou moins ébouriffées et de pénis flageolants. Pour l'instant, j'ai du mal à ressentir cette "magie" dont parlent les penseurs naturistes... J'ai un peu la nausée. En sortant du bain, je rencontre mes nouveaux amis. [...] C'est assez surréel de discuter avec eux tout nus comme si de rien n'était. Une phrase revient souvent dans leur conversation : "On est né nu." [...] J'ai seulement un peu la tête qui tourne à voir tous ces sexes valser autour de moi. Je sors prendre l'air.
Cinquième jour. Au stand de tir à l'arc, je croise de nouvelles têtes ou plutôt de nouveaux "sexes". [...] Mais j'ai du mal à regarder dans les yeux. Mon regard tombe toujours là où il faut pas. Etre nue au milieu d'autres corps nus dans un environnement non aquatique, ça fait vraiment bizarre. Le fait de ne pas trouver ces corps beaux pose aussi problème, évidemment. Méchante ? Snob ? Bourrée de préjugés ? A l'évidence, je le suis. D'accord, être naturiste, c'est bien. Mais être naturiste tout en étant jeune et beau, c'est quand même plus respectueux pour la beauté de l'environnement.... Et cette vérité peu charitable se confirme quelques heures plus tard au bord de la rivière où je retrouve les membres du "club des jeunes". C'est curieux comme d'être entourée de corps frais et rebondissants me procure davantage de bien-être. L'impudeur apparaît tout à coup solaire et heureuse.
Sixième jour. Cet après-midi, je participe à ma première "randonnue". [...] Comme je n'ai pas trop l'esprit de groupe (nu ou pas), je reste à l'écart avec deux ou trois camarades. Un journaliste de "La Tribune" fait aussi partie de la fête. On parle de tout, de rien mais aussi de gros sous : le chiffre d'affaires du marché naturiste s'élèverait à 250 millions d'euros par an ! Au début de la marche, j'ai l'impression d'être un paquet de viande qui ballote. Ma nudité me donne le blues. Mais je finis par me détendre et rire de nous voir avancer tout nus à travers les bois en gros godillots et sac à dos. Pour la première fois en une semaine, j'ai l'impression de vivre une expérience qui fait réellement sens. Le soleil et le vent qui caressent la peau et l'odeur du thym me donnent presque envie de chanter, comme Brigitte Bardot : "J'avoue franchement que c'est grisant, nue au soleil, complètement nue au soleil." Tout serait vraiment très agréable... Si seulement j'étais seule au monde et si les moucherons n'existaient pas.
Septième jour. Ici, j'ai de plus en plus le sentiment qu'on révèle son corps pour mieux le nier, l'asexuer. Comment gérer le désir dans ce "mode de vie autrement" ? Comme font les hommes lorsqu'ils ont des montées pulsionnelles ? "Les érections sont rares. [...] Quand cela arrive, et c'est exceptionnel, on s'arrange pour se cacher très vite avec une serviette", confie Nicolas, un habitué d'une quarantaine d'années. Ce qui induit qu'il vaut mieux réfréner ses désirs plutôt que d'avoir des désirs cachés ? Pourquoi cette police de la libido ? Dans ce monde naturiste où tout est montré, j'ai l'impression que l'érotisme et la sensualité sont en voie d'extinction. Du moins, c'est ce que je ressens en faisant mes valises pour rentrer à Paris. [...] Etre nue, je ne suis pas contre, si c'est dans une rivière, dans un océan ou dans le lit de mon amant... Mais pas dans un ghetto naturiste, même si c'est le plus joli ghetto du monde. [...] je félicite Adam et Eve d'avoir croqué la pomme. Sinon on aurait raté le plaisir de porter des robes Vanessa Bruno et des culottes Fifi Chachnil !
10 septembre 2008
NUDITE ET RELIGIONS : LE CHRISTIANISME (I)
Choix des illustrations : Blogmaster
C'est un sujet bien épineux que nous vous proposons d'aborder. Mais il convient, dans un premier temps, de "cadrer" les débats. ANW est, nous l'avons déjà par le passé mais il est toujours bon de le rappeler, totalement apolitique et agnostique. Notre volonté de parler de la nudité nous "autorise" à évoluer vers des sujets originaux souvent, sensibles parfois. Il n'est nullement notre intention de faire la morale, de stigmatiser ou autre, et ce à aucune sensibilité religieuse, ayant été nous mêmes amener à côtoyer les principales religions du monde.
Sujet épineux, disions-nous, parce que vaste et flou en même temps. Nous nous appuyons sur des textes souvent immémoriaux, utilisés avec nos mentalités du XXIe siècle donc, "décontextualisés" par rapport à l'époque et à la pensée du moment. Ensuite, nous savons par expérience que ces textes ont souvent un double-sens (caché ou non) et que leurs interprétations dépend avant tout de son lecteur.
Sujet épineux ensuite car il n'appartient à ce blog de rédiger une thèse socio-théologique donc, nous nous en tiendrons aux grandes lignes. Dont acte...
La nudité dans le Christianisme apparaît (et tout le monde le sait) avec Adam et Eve, dans la Génèse. Jusqu'au fameux épisode de la pomme, les deux premiers êtres humains de la Création vivaient nus, heureux en apparence et nullement gênés par leur état naturel. D'ailleurs, Théodore de Mopsueste (ou d'Antioche, 352-428 ap. JC), dont les écrits (Homélies Catéchétiques) seront controversés, soutient que lors du baptême, le fait d'être nu au moment d'être oint rappelle le lien direct avec Dieu, du temps où Adam, fils de Dieu, était nu.
Adam et Eve (Lucas Cranach 1553)
Après "la pomme", Dieu révèle à Adam et Eve leurs nudités et en conçoivent une grande honte. A partir de là, dans la religion chrétienne, les principes de nudité et de honte seront toujours associés. De ce moment, la nudité sera un "péché" auquel la femme est complètement assimilée; et cette "nudité" sous-entendra sexualité et perversion.
Pourtant, la nudité est souvent abordée dans les récits de l'Ancien Testament, et pas toujours dans un sens négatif : Dieu ne demande-t-il pas à Isaïe de précher en public nu pendant trois ans (Isaïe, 20) ? Lorsque Saul professe nu en public, l'assistance n'y voit-elle pas un geste de Dieu car les prêcheurs et les prophètes étaient souvent nus (Samuel, 19:24) ? Le roi David n'est-il pas décrit dansant nu à Jérusalem en apprenant une bonne nouvelle (Samuel, 6:20-23) ? Dans l'évangile de Jean (21:7), on y apprend que Simon-Pierre pêche nu et se jette à la mer en apprenant que Jésus était avec lui sur la barque ! Cette nudité nous éclaire (peut être) sur les conditions de travail dans une région où le soleil est brûlant et qu'être nu est encore la meilleure "tenue" pour travailler.
Le roi David (icône de Novgorod, Russie, fin XVe S.)
L'idée de nudité chez Ezechiel peut se teinter de tendresse mais aussi d'une rare violence, ainsi ce passage où Ezechiel parle de Jérusalem comme d'une femme abandonnée : "Et je te fis grandir comme l'herbe des champs. Tu te développas, tu grandis et tu parvins à l'âge nubile. Tes seins se formèrent et tes poils devinrent abondants; mais tu étais toute nue. Alors je passai près de toi et je te vis. C'était ton temps, le temps des amours. J'étendis sur toi le pan de mon manteau et je couvris ta nudité..." (Ezechiel, 16:7). Et plus loin, l'évocation tendre de la "nudité de Jérusalem" se transforme en nudité honteuse lorsqu'il est trompé par Jérusalem "la prostituée" : "Tu t'es montrée complètement nue, tu as exhibé toutes les parties de ton corps en te livrant à la débauche avec tes amants (...) je te dévêtirai devant eux et tu seras livrée entièrement nue à leurs regards." (Ezechiel, 16:37). Et puis la toute violence de la nudité éclate dans ce passage (47:3) : "Que ta nudité soit découverte, qu'on voie ta honte ! Je veux me venger, je n'épargnerai personne."
Ezéchiel prophétisant (Bible illustrée par Gustave Doré)
Ce thème est repris dans le Livre des Lamentations (Prem. Lam., 8), toujours parlant de Jérusalem comme d'une femme : "Tous ceux qui l'honoraient la méprisent, car ils ont vu sa nudité; Elle même gémit et détourne sa face." Dans le Léviatique (18:1-19), il est énuméré, dans une longue litanie, les "nudités interdites" : du père, de la mère, de la soeur, etc... Un véritable code moral dont le nu est considéré comme honteux. Cette idée se rapproche des textes de la Génèse (chap. 9:21-24) avec les trois fils de Chanaan.
La nudité, la femme, la honte : le terrible triptyque de la Bible se trouve encore dans le Livre de Michée ("Passe, habitante de Saphir, dans une honteuse nudité !", 1:8) et restera la pierre angulaire d'une éducation catholique pendant des siècles, jusqu'à nous encore.
Bethsabée (Heures à l'usage de Tours, 1490 - Bibl. Mazarine, Paris)
L'autre image véhiculée par la nudité dans la Bible est celle du dénuement : être nu sous-entend le dépouillement, la pauvreté (voulue ou non), le désarroi, l'abandon. Dans l'Exode, Dieu exhorte Aaron de faire faire "des caleçons de lin [à ses fils], pour couvrir leur nudité; ils iront depuis les reins jusqu'aux cuisses" (Ex. 28,42). Ezechiel : "Chez toi, on découvre la nudité de ton père..." (Ez. 22,10). Ezechiel : "... ils emporteront tout ce que tu as gagné, et te laisseront nue, complètement nue;" (Ez. 23,29). L'apôtre Saint-Paul utilise souvent la nudité comme image à son dénuement (Epître aux Corinthiens 1Co, 4,11 / 2Co, 11, 27), tout comme saint-Jacques (Epître Jc 2,15).
La nudité évolue avec les textes du VIe siècle : elle perd une part son "innoncence" pour devenir complètement impure, impudique, honteuse, déshonorante. Son rapport à la sexualité est totale dans le sens de la perversité, de la bestialité, de l'avilition de l'homme.
Saint-Paul (Mosaïque de Ravenne, Italie)
L'Eglise Catholique a ramené la nudité à la sexualité et à une sorte de haine du nu, du corps et de la femme en général. Ce rejet (souvent verbalement violent, on pense à Saint-Paul notamment) est très ambigü dans les faits : la sculpture et plus souvent la peinture (y compris celle dite religieuse) ont souvent utilisé le nu comme sujet à des oeuvres. Les hommes d'église ont souvent été commanditaires de telles oeuvres, voire collectionneurs ! Pourtant, ce sont ces mêmes Chrétiens qui ont détruit les bas-reliefs des temples égyptiens (par martellement systématique) représentant des femmes et des déesses. La sexualité (par la nudité) est une sorte de combat entre l'esprit (pur) et le corps (impur), dualité intéressante que l'on retrouve dans les principes du Catharisme : "Pour les Chrétiens, la sexualité est considérée comme un mal nécessaire à la survie de l’espèce, l’acte sexuel rapproche l’humain de son animalité, alors que sa religion voudrait qu’il restât un pur esprit... La récompense de cette corvée est l’enfant, à condition bien entendu qu’il naisse d’une union légitimée par l’autorité religieuse." (Sexualité et Religion - Chrétiens, Juifs et Musulmans dans la France de 2006, par Catherine Cudicio et Laurent Perrin - www.www.sexologie-magazine.com).
On a pu le constater, la nudité est bien présente dans les textes des origines du Christianisme mais jamais évoquée en termes heureux. Nous sommes mêmes à des années lumières de toute idée de "bien être" ou d'une forme de vie, telle que le conçoit le naturisme. Pourtant, les approches sont bien là. On ne résiste pas à citer Jean-Paul II : Comme Dieu l’a créé, le corps humain peut demeurer nu et sans vêtements, tout en préservant sa splendeur et sa beauté. On ne peut simplement associer la pudeur sexuelle à l’usage des vêtements, ni l’absence de honte à la nudité, totale ou partielle.
La nudité en soi ne peut non plus être associée à l’absence de honte de son corps. L’impudeur n’existe que lorsque la nudité agit négativement sur la valeur de la personne. Le corps humain n’est pas en soi honteux. L’absence de honte (tout comme la honte et la pudeur) provient de l’intérieur de l’être." (*)
Jean-Paul II, un pape progressiste ou avant-gardiste ?
De nos jours, il existe plusieurs associations naturistes-chrétiennes, dont la plupart sont situées aux Etats-Unis. Les naturistes chrétiens appuient leurs convictions sur la vie d'Adam et Eve avant leur départ du paradis (une sorte de recherche du Paradis Perdu) rejettant l'idée que le corps soit le réceptacle du Diable puisque créé par Dieu : If our bodies are gifts from God and built in His image, how can we be ashamed ? Si nos corps sont un cadeau de Dieu et faits à son image, comment vouliez-vous que nous ayons honte ?(www.christian-naturism.com).
(*) Merci à la Fédération Québécoise de Naturisme de nous avoir signaler ce texte !
06 septembre 2008
HUMAN VARIATION : LA NU-DIVERSITE
D'entrée de jeu, le blog de Human Variation annonce la couleur : c'est un "art blog" dédié à la découverte de la beauté des corps humains. Pour cela, n'importe quel bloggeur (euse) peut apporter sa contribution au blog en se photographiant nu(e) sous trois angles, à visage découvert ou non.
A la lecteur de ce blog, à la vision des corps montrés, on peut aisément conclure qu'il n'existe pas UNE vérité artistique dans la nudité, qu'il n'existe pas UNE beauté standard. Nous sommes loin des canons de beauté imposés par le "diktat" de la mode ou par la perception idéale de notre société.
N'hésitez pas à visiter le blog. Quant à y envoyer votre contribution, il n'appartient qu'à vous de le faire !
>>> www.humanvariation.blogspot.com
04 février 2008
ETRE NU EN SOCIETE : USA/PAYS BAS, LES TOLERANCES OPPOSEES
Illustrations : sélection Blogmaster
C'est un constat troublant que réalise Dara Colwell, pour le site www.alternet.org, magazine électronique qui condense l'information américaine en une sélection d'articles et dont la fréquentation atteint près de 1,5 millions de visiteurs par mois. Le sujet de Dara Colwell porte bien évidemment sur la nudité et sur sa perception sociale à travers deux pays : les très puritains Etats-Unis et les très tolérants Pays-Bas. Deux pays, deux éducations, deux mentalités différentes. Edifiant. Au terme de cet article, on est en droit de se demander où se situe la France, dans cette perception. Peut être au milieu justement. Ni trop, ni pas assez... Juste une question d'évolution des mentalités ?
"Pourquoi la télévision américaine diffuse-t-elle l'avertissement "pour public averti" avant de montrer le David de Michel-Ange, alors que les Néerlandais n'hésitent pas à se promener nus ? L'analyse du site américain alternatif AlterNet.
A New York, des manifestants catholiques ont récemment fait fermer une exposition présentant un Jésus grandeur nature en chocolat et dans le plus simple appareil, et personne ne s'est véritablement étonné de cette levée de boucliers. Jugée choquante par ses détracteurs, l'œuvre mettait le doigt là où ça fait mal en mêlant publiquement religion et nudité, deux concepts qui n'ont jamais fait bon ménage.
Mais en Europe, en particulier aux Pays-Bas, ce genre de polémique ne fait pas recette. "Les Pays-Bas sont une nation tolérante où la nudité est autorisée en public, comme de juste : c'est pour cette raison qu'une loi statue sur le sujet", précise Ragna Verwer, de la Fédération naturiste néerlandaise (NFN), une organisation de promotion du naturisme qui compte 70 000 membres.
Selon elle, quelque 1,9 million de Néerlandais se déshabillent régulièrement, que ce soit sur une plage nudiste ou dans leur propre jardin. Aux Pays-Bas, une loi entrée en vigueur en 1986 autorise la nudité partout, sauf sur la voie publique ou lorsqu'elle constitue une gêne pour les autres. Il n'est pas rare de tomber sur des séances de natation nue dans les piscines publiques, sur des plages nudistes ou topless. Dernièrement, un club de gym d'Heteren, dans l'est du pays, a ainsi instauré les "dimanches nus", qui permettent de faire du sport dans le plus simple appareil. Un succès immédiat – du moins auprès des journalistes, photographes et équipes de télévision, nettement plus nombreux que les participants lors de l'inauguration.
"J'ai donné des interviews à des Russes, des Irlandais, des Canadiens, des Australiens, des Américains et des Turcs", raconte Patrick de Man, le directeur du centre, un peu étonné d'avoir tant attiré l'attention. "Etre nu est quelque chose de tout à fait normal ici", souligne-t-il. Il a néanmoins reçu des critiques. "Beaucoup de gens d'Eglise m'ont envoyé des lettres sur Dieu ou des trucs du genre. A quoi je réponds que Dieu était le premier naturiste. Lui, Adam et Eve vivaient nus", explique Patrick de Man. Et il n'a pas tort : le premier couple de l'humanité vivait bien en tenue d'Eve, du moins jusqu'à ce qu'il opte pour la feuille de vigne et inaugure des siècles de débat.
Si les Néerlandais acceptent sans problème l'idée que tout homme est nu sous ses vêtements, cette tolérance n'a pas cours aux Etats-Unis : les Américains ont en effet été élevés dans l'idée que "le nu, c'est mal", et pour eux, la nudité est largement considérée comme liée au sexe. Une attitude qui remonte sans doute aux pères fondateurs de l'Amérique, les puritains, adeptes d'une morale stricte et profondément religieuse qui leur faisait craindre la nudité.
Tout cela peut sembler en parfaite contradiction avec l'appétit insatiable des médias américains pour tout ce qui a trait au sexe. Et pourtant, comment expliquer sinon par cette pudibonderie le déchaînement causé par l'affaire du "dysfonctionnement vestimentaire" de Janet Jackson [elle a dévoilé sans le vouloir un sein pendant sa prestation au Super Bowl] ? De même, comment expliquer le besoin qu'a la chaîne PBS de placer un avertissement "réservé à un public averti" lorsqu'elle montre des images du David de Michel-Ange ?
Car la nudité est quelque chose de complexe aux Etats-Unis. Comme nous l'associons généralement au porno, au naturisme hippie ou encore aux 400 millions de dollars que génère chaque année le secteur des loisirs nus, la nudité est vue soit comme une attitude sexuelle, soit comme un moyen d'attirer l'attention.
Prenez par exemple l'intérêt des médias pour le photographe Spencer Tunick et ses paysages de nus. Cet Américain a véritablement transgressé les tabous de son pays. Mais à Amsterdam, où Tunick est passé cet été, c'était un non-événement. "Qu'y a-t-il d'étonnant à ce que tout le monde soit nu quand tout le monde est déjà nu ?" s'interroge Mandy Servais, cliente d'un sauna amstellodamois.
En Europe, le nu n'outrage pas les bonnes mœurs, pas plus qu'il n'entraîne de troubles à l'ordre public. Les hommes ne deviennent pas dingues, les femmes sont en sécurité et les nus sont des gens sans histoire."
Dara Colwell
20 novembre 2007
JUSTE UNE MISE AU POINT
Nous venons de recevoir dernièrement un commentaire qui nous a poussé à réfléchir et à (ré) agir. Les liens que nous avions exposé sur ce blog amenaient, il est vrai, à des sites plutôt... chauds. Notre souhait étant de partager des avis et des actualités relative au monde du nu, nous n'en restons pas moins sensibles aux avis de ceux qui veulent bien nous laisser un message.
Toute critique étant bonne dans la mesure où elle est contructive, nous avons donc décider de suivre l'avis de notre lecteur et avons supprimé les deux liens "incriminés".
Merci à notre lecteur, "Torgoule", et bienvenue aux appréciations et encouragements des uns et des autres.
Les Blogmasters.
15 novembre 2007
LES DIFFERENTES FACON DE PERCEVOIR LA NUDITE
Je publie ici l'intégralité d'un article écrite par Kathia Fournier, sexologue clinicienne et psychothérapeuthe de Québec, au Canada, dans lequel elle présente les différentes façons de percevoir la nudité.
(Choix des illustrations : blogmaster)
Beaucoup de choses ont été écrites au sujet du « nu » au début de l’été 2001 au Québec, dans la foulée de cet événement où plus de 2 200 personnes ont accepté de se dévêtir pour le photographe Spencer Tunick, en pleine rue Sainte-Catherine à Montréal. L’événement a été applaudi par certains, décrié par d’autres, mais une chose est sûre, il a fait jaser. Le débat s’est élargi et a en outre soulevé les questions du lien entre le sexe et la nudité, la pratique du nudisme et l’exhibitionnisme, mais aussi celle du rapprochement entre le nudisme et le bien-être, l’ouverture et la liberté.
Nudisme n’égale pas exhibitionnisme. Le Petit Robert définit le nudisme comme une doctrine prônant la vie au grand air dans un état de complète nudité. Le naturisme, souvent associé au nudisme, se définit comme une doctrine prônant le retour à la nature dans la manière de vivre. L’exhibitionnisme, pour sa part, renvoie à une pratique sexuelle ou à une forme d’érotisation particulière où un individu recherche et éprouve du plaisir érotique en exhibant ses organes génitaux ou en ayant des activités sexuelles devant d’autres personnes, celles-ci n’étant pas forcément consentantes. Même si, peut-on penser, certains adeptes du nudisme peuvent avoir des fantasmes exhibitionnistes, l’association entre les deux est non seulement hasardeuse, elle est incorrecte.
Toutefois, tout en convenant aisément que le fait d’être nu n’a pas de connotation sexuelle en soi, il reste qu’en pratique, la nudité est chargée émotivement. Mais plutôt que de chercher à départager ce qui est sexuel et non sexuel, acceptable et indécent, essayons de comprendre en quoi la nudité revêt un sens si… sensible!
Que signifie être nu? Simplement, on peut dire qu’être nu signifie n’être couvert d’aucun vêtement. Mais à un autre niveau, la mise à nu évoque aussi le fait de se dévoiler, donc de se montrer tel que l’on est, sans déguisement et sans artifice. Se montrer tel que l’on est peut nous faire sentir vulnérable, mais peut aussi démontrer notre ouverture, d’abord à nous-même, mais aussi à l’autre! On peut certes éprouver ce mélange de sentiments d’ouverture, de liberté et de vulnérabilité lorsqu’on se retrouve nu dans l’intimité sexuelle. Dans ce contexte, la nudité est associée au sexe. Toutefois, ces mêmes sentiments peuvent aussi être vécus dans d’autres contextes de nudité comme sur les plages nudistes ou lors de séances de photos, qu’elles se fassent à 2 ou à 2 000! On comprend ici que la nudité peut reposer sur des motivations diverses et susciter des réactions variées. À titre d’exemple, les témoignages de participants à la photographie de Tunick nous laissaient comprendre qu’au-delà des sensations de bien-être et de liberté, l’expérience avait eu un impact sur leur identité : se défaire de ses vêtements, c’est aussi s’affranchir, l’espace de quelques minutes ou quelques heures, d’un aspect important de son identité sociale (le vêtement) et se retrouver entre humains. Plus rien ne distingue le banquier du mendiant. Un autre exemple concerne les regroupements naturistes, pour qui la pratique de la nudité en commun aurait notamment pour but de favoriser le respect de soi-même et celui des autres .
En bref, l’intimité sexuelle, l’événement-photographie de Tunick et le naturisme sont trois exemples de contextes où la nudité peut revêtir des significations différentes : nudité liée au sexe; nudité comme une façon d’être soi-même, de se sentir libre; nudité comme expérience de retour à la nature. Ce dont il fut question jusqu’ici concerne somme toute des expériences positives de la nudité. Mais on doit également souligner le fait que la nudité peut parfois constituer une expérience désagréable, voire humiliante. On n’a qu’à penser à des situations où elle nous est imposée contre notre gré et où le bien-être laisse place à des sensations qu’on peut difficilement qualifier de positives. Retenons qu’outre le degré personnel de tolérance ou d’ouverture face à la nudité, les situations dans lesquelles elle prend place lui donnent aussi sa signification.
Il est maintenant temps de braquer les projecteurs sur nous-même et de nous poser la question : que signifie la nudité pour moi? Comment je réagis à la vue d’un groupe de personnes nues sur une plage? Quels sentiments j’éprouverais si j’y participais? Quelles sont mes raisons de ne pas le faire? Il est possible que nous arrivions ainsi à des réponses qui rejoignent celles dont il a été question dans ce texte. Mais nous trouverons sans doute d’autres réponses qui correspondent davantage à nos valeurs et à notre vécu personnel.
29 juillet 2007
LES MILIEUX LIBRES : VIVRE NU CHEZ LES ANARCHISTES
Le 29 mai dernier, je publiai un post abordant la relation du naturisme chez les anarchistes. Abordons maintenant le domaine des milieux libres :
Etudier le mode de fonctionnement d’un milieu libre (ou « colonie » dans certains cas) apparaît nettement plus facile que de comprendre le complexe cheminement ayant amené à leurs créations. On peut d’ores et déjà dire que ces « milieux » ou « colonies » sont en fait l’aboutissement concret de la théorie de leurs concepteurs. Pour bien en saisir le sens, il convient de faire un retour en arrière, et plus précisément à la charnière de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle.
A cette période de fin de siècle, l’Europe subit une vague d’attentats anarchistes : meurtres, destructions à la bombe, tout y passe. Les polices de l’époque, à des années-lumières de moyens actuels, tentent d’éradiquer ces groupuscules qui ne reconnaissent « ni Dieu, ni maître ».
Cependant, les intellectuels anarchistes se rendent compte, au début du XXe siècle, que leurs attentats n’ont finalement mené à rien, si ce n’est à la mort et à l’impopularité du mouvement en lui-même.
Certains responsables anarchistes vont donc tenter de créer une société idéale, construite autour des idées et valeurs de l’anarchisme. Ce seront les « milieux libres ». Tel est, en quelques lignes, la grande synthèse de leurs apparitions.
Bien entendu, s’il est facile d’expliquer le mode de fonctionnement d’un milieu libre, cela serait fatalement hors de propos par rapport au sujet principal de ce blog. En fait, nous nous intéressons à ces milieux libres pour essayer de comprendre pourquoi la « nudité » (nous employons spécifiquement ce terme) est intégrée au mode de vie de certains de ces milieux libres.
Il convient d’abord de situer la « la nudité » dans la pensée globale de l’anarchie. Les anarchistes placent l’individu au milieu de toutes leurs réflexions. Vivre en anarchiste, cela concerne les valeurs suivantes : « éducation libertaire, camaraderie amoureuse, réduction des besoins, agriculture, artisanat, végétalisme, illégalisme, propagande par le fait et par l'écrit, etc. Avec la volonté de vivre de façon autonome (vis-à-vis du salariat et de l'Etat), de s'éduquer en permanence (tuer en soi l'autorité intériorisé...) et de poursuivre la propagande anarchiste de façon beaucoup plus efficace. » BEAUDET, Céline. Les milieux libres : vivre en anarchiste à la Belle Époque en France - Paris : Les Éditions Libertaires, 2006, 253 p.
Cet individu s’inscrit non pas dans une société (dans laquelle il y est assujetti), mais dans la nature qui l’entoure, au même titre que les fleuves, les montagnes, les arbres, les animaux, etc… Mais être nu, c’est aussi l’affranchissement d’appartenance à toute classe sociale (que le vêtement affirme). C’est Elysée Reclus, anarchiste notoire et père de la géographie historique, qui en donne une sorte de définition : « Sans être asservis par l’ignorance comme le sauvage, nous devenons physiquement libres comme lui, en nous plongeant dans l’eau ; nos membres n’ont plus à subir le contact des odieux vêtements et, avec les habits, nous laissons aussi sur le rivage au moins une partie de nos préjugés de profession ou de métier. (… ) Pareil aux hommes des anciens jours, nous sommes libres de toutes conventions, notre gravité de commande peut disparaître et faire place à la joie bruyante, nous civilisés qu’ont vieillis l’étude et l’expérience, nous nous retrouvons enfants, comme aux premiers temps de la jeunesse du monde » (Histoire d’un ruisseau, 1995)
Comme toujours avec les théoriciens, c’est après que les choses se compliquent. L’interprétation de la nudité ou de « l’état naturel » va considérablement évolué selon les uns et les autres. Plusieurs mouvements ou courants vont naître de l’idée du « nudisme ».
Le « naturisme », éthymologiquement, sous-entend une vie proche de la nature, dans laquelle la nudité rime avec hygiène de vie, le tout en harmonie avec la nature, la vie en plein air et une revitalisation avec les énergies qu’elle transporte ; la pratique de la nudité dans un environnement social qui a pour but de favoriser le respect de soi-même, le respect des autres et celui de l'environnement et la convivialité, enfin la regénération de l'individu ; l'abolition des préjugés et des tabous face à la nudité, notamment son association étroite avec sexualité et érotisme.
Ce principe d’hygiène de vie (choix d'aliments naturels, du refus du tabac et des excitants, etc…) va être cause de dissidence au sein du mouvement anarcho-naturiste, donnant naissance au « naturalisme » et au « naturianisme ». Ces courants donneront eux-mêmes naissances au végétarisme naturiste, au végétarisme social, au naturisme libertaire, d’autres courants plus radicaux s’imposant un régime végétalien ou crucidivégétaliste en menant une vie ascétique au paroxysme de la mystique délirante, voire aussi l’existance du « sauvagisme », mouvement extrême né du naturianisme ! A l’intérieur de ces considérations, on trouve également l’émancipation de la femme et l’amour libre dans une communauté, thèmes qui seront repris dans les années 70 par le mouvement hippie.
Le courant naturien voit le jour au début du XXe siècle, en France, sous l’impulsion d’Emile Gravelle, peintre et illustrateur, qui publiera aussi un journal, « L’état Naturel » puis « Le Naturien ». Le courant naturien, ou naturianisme est une critique de la société, de sa science, de son progrès, de sa technique machiniste et de sa vie urbaine. Il propose un retour à la vie dans la nature où l'homme ne tenterait pas d'établir son contrôle sur la nature.
Le « sauvagisme », né du courant naturien et prôné par son initiateur Alfred Marne, se refuse à laisser une trace de civilisation humaine dans une vie dans la nature, alors que le mouvement naturien, lui, n’est pas opposé à l’idée de civilisation….
Malgré des oppositions de style et de convictions, le mouvement naturien se développe à travers la presse anarchiste internationale. Mais cela n’empêche pas le mouvement anarcho-naturiste de continuer à se fragmenter en groupuscules de théorie. Si l’’idée du d’être nu n’est plus aussi fondamentale pour certains, c’est la question de la diététique qui achèvera la scission en plusieurs petits courants : végétarisme social, végétarisme naturiste, néo-naturalisme, nutritionnisme, etc…
Le chantre du mouvement naturien fut sans aucun doute Henry Zisly, qui défendit toute sa vie l’idée d’un naturisme libertaire. Il écrit notamment : « il faut que l’individu pour être réellement libre et indépendant, suffise lui-même à ses besoins. Et l’expérience démontre incontestablement que l’on peut soi-même se suffire en se limitant aux seuls besoins naturels ». A contrario, il était opposé au végétarisme et le considérait comme "anti-scientifique", argumentant que "si les animaux pullulent, ils nous mangent à leur tour". Cet argument jetait un peu plus d’huile sur le foyer ardent de l’opposition et ajouta finalement à la division du mouvement naturien.
Zisly persiste et signe : le naturisme peut libérer l’individu de ses besoins conventionnels et le ramener à ses besoins vitaux : manger, boire, se vêtir, se loger, fabriquer soi-même les outils nécessaires et aimer dans des conditions optimales.
En conclusion, plusieurs « milieux libres » naquirent en France, répondant à chacun des courants : à Montreuil (1892-1893), à Vaux (1902-1907), à Aiglemont (1903-1908), à Ciorfoli (1906), à La Rize (1907), à Saint-Germain-en-Laye (1906-1908), à Bascon (1911-1951), à La Pie (1913-1914), à La Ruche (1904-1917), à Choisy-le-Roi... vont naître des lieux hors normes baptisés Commune anarchiste, Colonie libre de solidarité fraternelle, Essai, Phalanstère, Milieu libre... Parfois simples lieux de vie communautaire, ces expériences peuvent se développer autour de coopératives ouvrières, d’écoles libertaires, de journaux militants. Selon les endroits, on y pratique le végétarisme, le végétalisme, le naturisme, l’amour libre…
Curieusement, si le mouvement naturien est le plus influent à cette époque-là, aucun milieu ne fut érigé au nom de sa théorie. Il se contentait de camps visant à la lutte anti-constitutionnelle : antimilitarisme, féminisme, néo-malthusianisme, anti-alcoolisme, espéranto…
En butte aux quolibets et à l’hostilité de la population locale mais aussi aux railleries de la presse nationale, ces colonies ne vont faire que « vivoter » pendant quelques années. Faute de moyens, quelque fois d’argent mais aussi faute d’entente à l’intérieur même de la communauté, les « colonies » disparaissent progressivement les unes après les autres (la dernière en 1951...), sans jamais avoir été autre chose qu’un camp ou une simple maison, au milieu d’un champ ou en lisière d’une forêt…
L'Illustration - Juillet 1907
29 mai 2007
HISTOIRE DU NU : NATURISME ET ANARCHISME (I)
L’évocation a de quoi surprendre tant il est surprenant d’imaginer trouver des passerelles entre ces deux « mouvements », aux origines si différentes.
En fait, la naturisme est cité dans la doctrine anarchiste dès le début du XXe siècle. Dès la fin du siècle dernier des naturiens, Zisly en particulier prônaient une certaine nudité (encore théorique ) dans la perspective du retour à l'état naturel, puis dès le début de ce siècle la presse anarchiste se fit l'écho de ce droit à la nudité.
Sur le site internet www.endehors.org, Franck Bart retrace l’histoire de cette association :
Suite à l’échec de la vague d’attentats au début des années 1890 et l’abandon de « la propagande par le fait », Gravelle indicateur de police qui fréquentait tout autant les milieux anarchistes que nationalistes, constitua le groupe des Naturiens à Paris en avril 1895. Ils prônaient la promesse d’un âge d’or restaurant le bonheur et l’harmonie des temps primitifs empruntés au discours millénariste, par la destruction complète des règles qui fondent l’ordre social. Ils se prononçaient pour le mythe de l’état naturel, mais refusaient de voir ce mythe fonder une théorie politique. Ils préconisaient une forme de militantisme basée sur la sociabilité libertaire, utilisant les canaux de la culture populaire : conférences, causeries, banquets, dessins, poèmes, chansons… Ils touchaient la frange de l’anarchisme demeurée en marge de l’essor syndicaliste et profondément individualiste.(…)
Inspirés par des ouvrages de vulgarisation, les Naturiens tentèrent de penser la question de l’environnement en termes d’enjeux sociaux. Leur discours alarmiste peut tout à fait s’identifier à une approche de type écologique. Le milieu libertaire plus préoccupé par des questions économiques et politiques haussa une nouvelle fois les épaules.
En juillet 1897, 18 Naturiens dont Zilsy et Beaulieu signèrent un manifeste intitulé « Notre Base » dans lequel ils stipulaient « que la création de l’artificiel a déterminé le sentiment de propriété » et « que le commerce ou la spéculation sur l’artificiel a engendré l’intérêt, dépravé l’individu et ouvert la lutte ». (12) Pour Zilsy, le naturisme pouvait libérer l’individu de ses besoins conventionnels et le ramener à ses besoins vitaux : manger, boire, se vêtir, se loger, fabriquer soi-même les outils nécessaires et aimer dans des conditions optimales.
Avec Gravelle qui disparut de la scène naturienne en 1900, s’opèra un tournant décisif. Ses disciples fondèrent d’autres groupes d’origine contrôlé qui prolongèrent son œuvre. Ils demeuraient toujours hostiles à la civilisation et favorables au retour à l’état naturel, mais abandonnèrent définitivement le retour à la vie primitive.
Pour survivre, les Naturiens durent ouvrir des champs et des ramifications avec les luttes anti-institutionnelles : antimilitarisme, féminisme, néo-malthusianisme, anti-alcoolisme, espéranto… D’autant que le courant anarchiste individualiste était en déclin, depuis le triomphe progressif du courant anarcho-syndicaliste et des thèses de Kropotkine, sans compter le combat dreyfusard entre 1880 et 1900.
Au moins 5 courants ont existé, associant le naturisme et l’anarchisme :
Le végétarisme naturiste,
Le nutritionnisme
Le végétarisme social
Le nudisme
Le naturisme libertaire.
Les étudier séparemment serait hors de propos dans la mesure où ils ne divergent entre eux que pour quelques raisons dogmatiques (à l’image du communisme entre mencheviks et bolcheviks par exemple). De manière générale et globale, le mouvement anarchiste prône le naturisme pour son côté égalitaire (l’absence de vêtement faisant disparaître toute classe sociale mais aussi d’appartenance à une caste –on pense à l’uniforme). L’hygiène sera le deuxième point d’achoppement entre les deux mouvements. Les Anarchistes, en effet, feront du naturisme l’idée maîtresse d’une santé corporelle universelle, basée sur plusieurs études scientifiques et ethnologiques. Plusieurs intellectuels anarchistes se feront d’ailleurs les chantres du dogme « anarcho-naturiste ».
En 1900, Elisée Reclus (1830-1905), anarchiste notoire, théoricien du mouvement libertaire et réputé pour ses développements sur la géographie historique, écrivait (extrait de « L’homme et la Terre ») :
La question des vêtements et de la nudité est certainement celle qui a le plus d'importance à la fois au point de vue de la santé physique, de l'art et de la santé morale : aussi est-il nécessaire de préciser ce que l'on pense à cet égard, car le temps est venu de ne plus reculer devant aucune discussion.(…) Sous l'influence de cette idée d'origine immémoriale, consacrée par la religion, indiscutée par la morale, on se laissait aller à croire dans la société actuelle, dite civilisée, que les convenances se trouvent chez les différents peuples en proportion directe avec les vêtements.(…) L'entrée de Charles Quint dans sa bonne ville d'Anvers, les âmes les plus nobles familles se disputaient l'honneur de paraître nues dans le cortège du maître, de même que sous le Directoire, il fallait se vêtir d'étoffes transparentes pour satisfaire aux exigences du bon ton. Toutefois, il faut le dire, la religion, la morale officielles n'approuvent point ouvertement ces écarts de la coutume et s'accommodent beaucoup mieux des vêtements traditionnels qui, en certains pays comme le Tyrol, la Bretagne, recouvrent absolument le corps et en rendent la forme méconnaissable. Tel était le but de la "Sainte Eglise", qui voyait dans la femme la plus grande incitatrice au péché.
Elisé Reclus pose son discours sur la question suivante : qui du vêtement ou de la nudité est le plus hygiénique ? Sa réponse se base sur des faits scientifiques :
Pour les hygiénistes, c'est une question jugée que celle de la nudité. Il n'est pas douteux que la peau reprend de sa vitalité et de son activité naturelles quand elle est librement exposée à l'air, à la lumière, aux phénomènes changeants du dehors. La transpiration n'est plus gênée ; les fonctions de l'organe sont rétablies ; il redevient plus souple et plus ferme à la fois ; il ne pâlit plus comme une plante isolée privée de jour. Les expériences faites sur les animaux ont prouvé aussi que, lorsque la peau est soustraite à l'action de la lumière, les globules rouges diminuent de même que la proportion d'hémoglobine. C'est dire que la vie devient moins active et moins intense. Encore un exemple de ce fait, que les progrès de la civilisation ne sont pas nécessairement des progrès et qu'il importe de les soumettre au contrôle de la science. (…)On n'ignore pas non plus que les hygiénistes actuels, désireux de restituer la beauté et la santé humaine mises en danger par le manque de méthode dans la nourriture et le vêtement, se mettent à déshabiller leurs patients pour les accoutumer à l'air et à la lumière. Dans toute l'Europe occidentale et jusque dans la septentrionale Ecosse, des établissements se sont ouverts, où des invalides riches viennent exposer leur peau nue à l'action vivifiante du vent et du soleil.
Elisé Reclus se pose en pourfendeur de l’église, seule responsable à ces yeux de la dégénérecence du statut social de la nudité mais aussi de ses bienfaits :
Ce sont des peintres et statuaires qui ont sauvé la civilisation de notre vieille Europe en gardant le culte de la forme humaine malgré les malédictions de l'église contre la chair. Ils ont, du reste, conquis de haute lutte le droit de représenter l'homme sans les voiles auxquels la loi nous astreint.
Et puis ses foudres se dirigent vers la « mode » et les artifices vestimentaires, causes d’envie et de superficialité dans le paraître :
Mais, c'est au point de vue de la santé morale surtout que la restitution de la beauté nue serait nécessaire, car l'artifice du costume et de la parure est de ceux qui, par la sotte vanité, le servile esprit d'imitation et surtout par les mille ingéniosité de vice, entraînent le plus souvent à la corruption générale de la société. (…)La beauté nue ennoblit et purifie ; le vêtement, insidieux et mensonger, dégrade et pervertit.
Et les attaques anarchistes reprennent le dessus : la mode, c’est le capital !
Or la mode règne encore, de même que règnent toujours le Seigneur Capital et les antiques survivances de l'Eglise et de l'Etat. Il n'est donc point à espérer que la mode, qui représente les intérêts d'innombrables fournisseurs et qui répond à un ensemble infini de petites passions personnelles, abdique de gré ou de force devant un régime nouveau d'art et de bon sens. (…)Le soldat, qui dans la société actuelle représente le primitif, l'homme de vanité guerrière et de combat, s'orne d'épaulettes, de franges, de galons aux couleurs voyantes, de plaque, de croix en émail ou en métaux étincelants, de plumes multicolores, au risque d'attirer dans la bataille les regards et les balles de l'ennemi.
Dans les années 20, les anarchistes portugais tentent d’exposer leurs théories raccordant le naturisme au mouvement anarchiste. Manuel Rodrigues, un des naturistes libertaires portugais les plus typiques, écrit en 1924 :
Le naturisme et l'anarchisme sont des conceptions philosophiques qui se confondent presque et dont la réalisation dans la pratique dépend sans aucun doute du bien-être de l'humanité.
Quelles sont donc ces théories amenant au rapprochement des deux mouvements :
a) l'alimentation, généralement avec le rejet de l'alimentation carnivore et une préférence pour les régimes alimentaires végétariens ou végétaliens, ou, du moins, essentiellement fondés sur ce genre de produits naturels ;
b) la santé, avec des cures par des méthodes naturelles (soleil, eaux, etc.), la croyance en la supériorité des méthodes de prévention et en l'interdépendance de psychique et du physiologique, avec un rejet des médecines et des pharmacopées officielles ;
c) enfin, l'exercice physique, la gymnastique, qu'ils tendent à opposer au sport, vu uniquement comme compétition et comme transfert des visions militaristes aux périodes sans guerre et à la société civile.
Finalement, même les communistes portugais trouveront des liens rapprochant le communisme au naturisme !
En 1928, Renée Dunan, dans le journal « L’en dehors », (n° 148/149 déce. 1928) tient ses propos :
A mon avis, il ne faut pas considérer le nudisme comme un fait absolu d’ordre hygiénique, à juger en dehors des contingences, mais comme un fait de réaction intellectuelle avant tout.(…) Par conséquent, le nudisme, comme, selon moi, le végétarisme, constitue une tendance que je crois bonne, que j’approuve, mais qui ne saura rester que tendance. On n’y peut recourir que pour des tentatives brèves et en vase clos.
On retrouve chez Renée Dunan la même vindicte à l’encontre du vêtement :
Il est patent, à cet égard, que le vêtement a développé tératologiquement la pudeur, sous toutes ses formes insidieuses. (…) Sur cette pudeur, on peut dire que la religion et la société ont bâti leurs plus puissants édifices de préjugés.
Renée Dunan entre dans les détails de son idée :
Il est par suite évident que le goût du nu prouve à tout le moins, et déjà, que l’on est dépourvu de ces préjugés généralement vils et burlesques. Une telle libération est un acquis précieux chez l’individu. Bien entendu, le fait de vivre nu ne confère point l’esprit à ceux qui en manquent, pas même la santé aux malingres. Par lui seul, c’est un effet, voilà tout, un exercice libératoire qui, à certains points de vue, est hygiénique en sus. On ne saurait donc trop approuver tous ces jeux qui ont une valeur sportive sans avoir les inconvénients sportifs. Je suis de ce chef, absolument partisan de clubs nudiques comme il en existe déjà dans quelques pays plus avancés que nous en civilisation. Je crois qu’il serait bon également de créer des colonies, dans une région choisie, où le nu se trouverait non pas imposé, mais admis et encouragé. Il faut en effet s’y entraîner et subir la loi des accoutumances nouvelles. Car le nu, comme tout ce qui tend à libérer l’homme, ne doit pas être simplement l’exercice d’une volonté constamment tendue.
Les propos deviennent encore plus féroces à l’égard de la société :
Enfin, il serait bon que l’on comprit et fit comprendre la sottise des protestations contre le nu balnéaire, lequel n’est jamais d’ailleurs que du demi-nu. J’ai vu dans la presse des campagnes grotesques contre les femmes qui montraient sur les plages leur dos et la moitié de leurs seins. C’est du bas réactionnarisme, du plus grossier et du plus bête. Le plus cocasse réside en ceci qu’il se manifeste souvent chez des gens qui se croient « avancés »… (…)Ce n’est pas, bien entendu, arrivé ici, à l’en dehors qu’il faut demander de faire pression sur les pouvoirs publics pour que les bienfaits de l’exposition du corps au soleil en été deviennent licites sans restrictions, et malgré les hurlements de quelques jean-foutres, ou des vieilles dévotes rongées par la masturbation.
Dans le même journal , Gérard de Lacaze-Duthiers (1876-1958) écrivait :
Le "nu" fait partie des revendications "révolutionnaires" les plus pressantes. Prétendre avoir le droit de se mettre nu, quand bon vous semble et où bon vous semble, c'est faire acte d'insoumission et de révolte, du moment que l'autorité s'oppose à ce droit. Celui qui préconise le nu se met en dehors, non seulement de tous les codes des sociétés dites civilisés, mais des préjugés les plus sots et des coutumes les plus ridicules...
Il poursuit, à la limite du prophétisme :
Le nu finira par vaincre l'hostilité des moralistes et l'hypocrisie des religions. Un jour viendra où il sera pratiqué sans contraintes, dans une société meilleure. Mais ce jour est encore lointain : il faut que la mentalité humaine se transforme du tout au tout pour que le nudisme devienne une réalité (…)Il y a tant d'imbéciles dans notre société qu'on ne peut voir un homme nu sans le traiter de "satyre" et sans mettre les gendarmes à ses trousses. Que d'attentats à la pudeur on fait commettre à des gens qui ne réclament qu'une chose : Qu'on leur fiche la paix, comme ils la fichent aux autres!
On le voit, les mentalités n’ont pas vraiment changé depuis 1928…
De 1929 à 1936, il ne se passe pas un mois sans qu’un article en rapport avec le nudisme ou la naturisme ne soit publié dans le journal « L’en dehors ». Il semble même que le naturisme soit devenu un des piliers du mouvement anarchiste, au même titre que le rejet de toute autorité ou l’action armée (attentats notamment). Essais sociologique, études comparatives, politique, théories personnelles, tout y passe, même la poésie, comme celle de Kahlil Gibran, poète libanais (1883-1931, dans « Le vêtement et la pudeur » :
Et bien que vous recherchiez en vos habits le sceau de votre liberté, il se peut que vous y trouviez un harnais et une chaîne. (…)
Et souvenez-vous que la terre se réjouit de sentir vos pieds nus et que les vents joueraient volontiers avec vos cheveux
Ernest JUIN dit E. ARMAND (1872—1963) est plus explicite (extraits tirés de l’Encyclopédie Anarchiste, 1934) et fait du naturisme un étendard d’affirmation et de protestation :
Le nudisme est, pour nous, une revendication d'ordre révolutionnaire. Révolutionnaire sous un triple aspect d'affirmation, de protestation, de libération :
Affirmation : Revendiquer la faculté de vivre nu, de se mettre nu, de déambuler nu, de s'associer entre nudistes, sans avoir d'autre souci, en découvrant son corps, que celui des possibilités de résistance à la température, c'est affirmer son droit à l'entière disposition de son individualité corporelle. C'est proclamer son insouciance des conventions, des morales, des commandements religieux, des lois sociales qui nient à l'humanité, sous des prétextes divers, de disposer des différentes parties de son être corporel comme il l'entend.(…)
Protestation : Revendiquer et pratiquer la liberté de l'anudation est, en effet, protester contre tout dogme, loi ou coutume établissant une hiérarchie des parties corporelles, qui considère par exemple que l'exhibition du visage, des mains, des bras, de la gorge est plus décente, plus morale, plus respectable que la mise à nu des fesses, des seins, du ventre ou de la région pubienne; c'est protester contre la classification en nobles et en ignobles des différentes parties du corps : le nez étant considéré comme noble et le membre viril comme ignoble, par exemple.(…)
Libération : Libération du port du vêtement ou plutôt de la contrainte de porter un costume qui n'a jamais été et ne peut être qu'un déguisement hypocrite puisque reportant l'importance sur ce qui couvre le corps - donc sur l'accessoire - et non sur le corps lui-même, dont la culture cependant constitue l'essentiel. Libération d'une des principales notions sur les quelles se fondent les idées de "permis" et de défendu, de "bien" et de "mal" . Libération de la coquetterie, du conformisme à un étalon artificiel d'apparence extérieure qui maintient la différenciation des classes.
Qu'on s'imagine nu le général, l'évêque, l'ambassadeur, l'académicien, le garde-chiourme, le garde-chasse ? Que resterait-il de leur prestige, de leur délégation d'autorité ? Les dirigeants le savent bien et ce n'est pas un de leurs moindre motifs d'hostilité au nudisme. (…) Nous allons plus loin. Nous maintenons, en nous plaçant au point de vue sociabilité que la pratique de l'anudation est un facteur de meilleure camaraderie, de camaraderie moins étriquée. (…) Les détracteurs du nudisme - les moralistes ou hygiénistes conservateurs d'Etat ou d'Eglise - prétendent que la vue du nu, que la fréquentation entre nudistes des deux sexes exaltent le désir érotique. Cela n'est pas toujours exact. Cependant, contrairement à la plupart des théories gymnistes - chez lesquelles l'opportunisme ou la crainte des persécutions est le commencement de la sagesse, - nous ne le nions pas, mais nous maintenons que l'exaltation érotique engendrée par les réalisations nudistes est pure, naturelle, instinctive et ne peut être comparée à l'excitation factice suscitée par le demi-nu, le déshabillé galant, et tous les artifices de toilette auxquels a recours le milieu vêtu, mi-vêtu ou court-vêtu où nous évoluons.
Je souligne volontairement la dernière phrase qui est, selon moi, toujours d’actualité et qui amène cette question : lorsqu’une femme (ou un homme, cela existe aussi, l’ayant vu) se promène sur une plage publique, poitrine ou torse nu, ne portant sur soi qu’un string de bain, pourquoi ne fait-il pas du naturisme ? Quelle est la « limite », aussi fine soit-elle, qui paraît marquée par ce string ?
En 1939, André Lorulot (1885-1963), dans son livre « L'éducation sexuelle et amoureuse de la femme, indispensable aux deux sexes » (publié par «L'idée libre, Herblay, Seine et Oise, en mars 1939), s'intéresse au naturisme dans un chapitre intitulé « Pour ou contre le nudisme ? ».
Sa théorie se base sur les idées les sentiments de jalousie et de pudeur nés du port de vêtement. Oter ses vêtements, c’est lutter contre les classes sociales et les discriminations :
Les adversaires du Nudisme l'accusent d'être immoral. Montrer la chair, c'est donner envie de la posséder. Le nu est lubrique, excitant, érotique «Cachez ce sein, que je saurais voir sans troubler mon repos ! » Mais les Nudistes ripostent : Si nous nous enflammons aussi facilement au spectacle de la chair, c'est précisément parce qu'elle est cachée. Prenons l'habitude de la montrer librement ; enlevons tous les voiles ; supprimons tous les mystères. Bien rapidement nous aurons pris l'habitude du nu ; et il finira par nous laisser froids !
Pour les premiers, la Pudeur est le seul frein efficace. Pour les seconds, la Pudeur est, au contraire, l'origine de toutes les excitations sexuelles.(…)
Le vêtement rend désirables les parties du corps qui sont dissimulées au regard (et qui ne seraient peut-être pas désirables du tout, si on les voyait !) Le vêtement donne du prix à des choses qui n'en ont pas. Le vêtement fait travailler l'imagination ; il incendie les coeurs, et exaspère les désirs. Tandis que le nudisme... Oh ! Certes, les premières fois, ça doit vous faire quand même quelque chose ! Mais cette émotion ne tarde assurément pas à se dissiper. Perdu parmi des dizaines ou des centaines d'hommes et de femmes tout nus, qui ne font pas attention à vous, qui n'ont pas seulement un regard pour votre abdomen ou vos seins, vous vous mettez bien vite à leur diapason. Loin de vous emballer et de vous monter la tête, vous vous calmez au contraire.
D'abord, il faut avouer que la plupart de nos « académies » laissent à désirer. Pauvres civilisés que nous sommes, gringalets ou obèses, trop voûtés ou trop ventrus. Pauvres filles d'Eve, aux charmes élastiques, aux cuisses insuffisantes, aux fesses plates ! Comme tout cela gagne à être caché, habilement drapé, mis en valeur par le costume. Le vêtement rend les jolies encore plus jolies. Il permet à la laide d'être un peu moins laide, à force d'artifice.
On le devine donc aisément : la naturisme est à la fois un moyen de protestation et de rejet de la société, mais aussi une valeur entrant pleinement dans le dogme anarchiste. On en verra plus tard les tentatives d’applications… (à suivre)
10 mai 2007
L'EAU, LE NU ET L'EROTISME DE L'EVOCATION
Indices mythologiques
Eau et érotisme ne sont pas étrangers l'un de l'autre. Nous pouvons essayer d'étayer cette hypothèse en puisant dans le réservoir mythologique. Cette expression du socle subconscient des civilisations nous livre quelques indices. Le plus intéressant est, sans nul doute, la naissance d'Aphrodite (Vénus), déesse de l'amour, figure emblématique de l'érotisme classique. Aphrodite est née, indirectement, de l'étreinte d'Ouranos (le ciel) et de Gaia (la terre) ; jalousement à l'affût, Chronos (le temps) tranche les parties génitales d'Ouranos et jette le tout à la mer. Aussitôt, Aphrodite surgit des flots.
BOTTICELLI - Naissance de Vénus - 1488
Par ailleurs, les modalités de cette naissance ne sont pas sans ressemblance avec le mythe d'Isis, recherchant dans le Nil les parties démembrées du corps d'Osiris, le sexe étant la dernière pièce, celle qui permettra la résurrection d'Osiris. Une stèle romaine, relative au culte d'Isis, nous livre cette invocation : "Jeunes filles qui vénérez les eaux sacrées. Rassemblez vous toutes (…) embrassez les parties génitales de Priapus". Cette citation, extraite du passionnant ouvrage de Pascal Quignard, "Le Sexe et l'effroi", documenté aux sources, clarifie la relation entre les eaux (sacrées) et le sexe (Priape). Plus loin, l'auteur écrit : "Le plaisir (voluptas) est la nature (…) sperme ou vague où prend corps Aphrodite". Ce n'est pas un hasard, même mythologique, si la déesse de l'amour, la mère d'Eros, est née (sinon fille) des eaux.
Corinthe, lieu de prostitution sacrée jusqu'en - 146, fut célèbre dans le monde antique pour ses hétaïres (il y en aurait eu plus de mille), prêtresses d'Aphrodite. Ces prostituées sacrées étaient vénérées et redoutées. Elles apportaient leur concours aux fêtes, aux cérémonies, et les Grecs sollicitaient leurs prières et leurs sacrifices avant d'entamer un combat, une affaire ou de prendre une décision. Ici, c'est la relation mer-Aphrodite-prostitution qui s'établit. Une relation qui témoigne de comportements sexuels différents des nôtres. Ainsi, les notables consacraient leurs filles nubiles non seulement au culte d'Aphrodite, mais aussi d’à celui d'Anahita, déesse des eaux, de la fertilité et de la procréation (le lien se forme à nouveau), vénérée par les Arméniens. Dans les temples d'Anahita, ces jeunes vierges devaient se livrer ˆ la prostitution sacrée jusqu'à leur mariage.
Autres divinités "humides et fécondantes" : les Naïdes ou Nymphes des eaux. Filles de Jupiter, elles étaient toutefois mortelles, bien que vivant plus de mille ans, et peuplaient les sources, les fontaines, les rivières et les fleuves. On distinguait à part les Océanides (nymphes marines) et les Néréides (nymphes des mers intérieures). Représentées comme de perpétuelles baigneuses, jeunes, gracieuses et souvent nues, les naïades doivent subir les assauts lubriques des faunes et des satyres.
On ne pourra s'empêcher au passage d'évoquer l'autre signification du mot "nymphes" (au pluriel) : il ne s'agit plus des divinités de l'humide, mais des "petites lèvres" du sexe féminin, "voiles flottant sans pouvoir occlusif véritable", propres à l'espèce humaine, et "l'un des attributs les plus touchants de la féminité", selon la définition qu'en donne le Dr Gérard Zwang.
Aphrodite Vénus - Rome IIe siècle av JC
Les Naïades composaient souvent la suite de Diane (Artemis), soeur d'Apollon, divinité complexe (elle possède plusieurs noms, chacun accolé à une allégorie différente), personnifiant la chasteté et représentée sous la forme d'une infatigable chasseresse, armée et suivie d'une meute. La nudité de Diane, lors de son bain rituel après la chasse, surprise par Actéon (chasseur initié par Chiron) coûte la vie à ce dernier. Il y a là toute une symbolique du bain, de la nudité, du regard et du désir, avec la mort pour conclusion fatale, qui a été remarquablement décrite par Pierre Klossowski dans "Le Bain de Diane".
Autre regard "mortel" ; celui de Narcisse, chasseur lui aussi, qui a repoussé les avances de la nymphe Echo. Se penchant sur l'eau d'une source pour étancher sa soif, Narcisse découvre son image et en tombe amoureux. Si l'on "décompose" les séquences du drame, on remarque que l'eau intervient comme miroir, le miroir déclenche l'illusion d'un amour impossible (fascination), et l'illusion née du regard tue Narcisse. Ambivalence de l'eau, danger du regard, action funeste de l'illusion par l'image : que peut-on trouver de plus actuel ?
Ces faits mythologiques intègrent souvent la violence, les interdits, mais ignorent le péché. Or, le péché sexuel est bien le fondement de l'érotisme en Occident, comme l'a souvent souligné André Malraux. Et quel est le symbole de ce péché, quelle que soit la religion ? Le serpent, qui est aussi symbole de l'eau. Les pères de l'Eglise ont-ils fait le rapprochement eau - sexe - péché ? On peut le penser, puisque vers 325, St Grégoire interdit aux vierges de se baigner nues dans la mer. Craignait-il des "reproductions" d'Aphrodite ? Plus tard, Saint Athanase interdira aux ladites vierges de se laver d'autres parties du corps que le visage et les pieds. Injonction qui marque l'un des premiers conflits entre l'hygiène et la religion.
REMBRANDT - Bethsabée au bain 1654
L'introduction du péché dans la pensée occidentale sera à l'origine de deux aspects singuliers mais explicites de la relation entre l'eau et un érotisme qu'il va contribuer à développer, via les interdits : l'utilisation du bain comme prétexte à représenter la nudité et son cortège de sous-entendus, et une lutte sournoise contre les "risques" de l'hygiène, ou, plus précisément, les dangers rassemblés dans le triangle eau - sexe - soins intimes.
Deux modalités du bain
Les Romains ont poussé à l'extrême l'art du bain. Les Thermes (ceux de Néron, de Caracalla, de Dioclétien…) ont réuni l'excellence des techniques d'approvisionnement en eau (aqueducs, réservoirs, canalisations…), de chauffage (par le sol et les murs), d'architecture et de décoration. Art de vivre, ils ont joué un rôle social important parce que démocratiquement ouverts à tous, et parce qu'ils furent témoins et instruments de l'indépendance croissante de la femme romaine. En effet, du début de la période impériale jusqu'à l'interdiction formulée vers 146, nombre de citoyennes romaines ont fréquenté les thermes mixtes où l'on se baignait nu ; chose incroyable sous la République. Et même si les activités offertes aux habitués des thermes étaient trop nombreuses pour que l'on puisse établir un lien certain et durable entre l'usage de l'eau et d'éventuelles relations sexuelles, il est établi que ces établissements favorisèrent des "rencontres" qui n'avaient rien d'innocentes.
Le lien est plus précis lorsque l'on évoque les "étuves" médiévales. Ces bains publics (on en comptait plus de cent dans le Paris du Moyen-Age) furent effectivement, lorsqu'ils étaient mixtes, des lieux de rencontres, d'échanges, et même de prostitution. Le fait nous est attesté par l'iconographie de cette époque, mais aussi par les causes de fermeture des étuves. Leur disparition fut autant le fait des foudres du clergé, scandalisé par le caractère luxurieux de certaines étuves, que des ravages causés par les grandes épidémies de la fin du Moyen-Age.
Ces pandémies meurtrières, considérées comme un châtiment du Ciel, fournirent un argument décisif aux tenants d'un puritanisme pur et dur, avec pour finalité la répression des pulsions. Dans le même temps, elles modifièrent le rapport à l'eau et à la nudité. L'eau, considérée comme vecteur probable de la contagion, devint suspecte et réservée à un usage purement nutritif ou médical. La nudité, naturelle au Moyen-Age, fut présentée comme une provocation au péché.
La conception de l'hygiène en fut transformée puisque, dès le XVIème siècle, on entre dans l'ère de la "toilette sèche" : onguents, pommades, poudres et parfums, se substituent à l'usage de l'eau et du savon, d'ailleurs fort rare. La propreté se fixe alors sur le vêtement, censé protéger des "miasmes", alors que se développe une médecine des "humeurs", c'est à dire une médecine "expectante", les humeurs nocives devant être évacuées par des pertes naturelles : sudation du sujet fébrile, vomissements spontanés ou provoqués, excrétions favorisées par le clystère et, last but not least, saignées répétitives. Dans la majorité des cas, on demeurait dans l'élément liquide, assez loin, il est vrai, d'un quelconque érotisme. Et pourtant…
L'eau, le nu, le sexe...
La représentation de l'eau, en tant qu'élément, passe par une allégorie commune aux peintres, graveurs et sculpteurs : une femme nue, appuyée ou soutenant de son bras gauche une urne d'où s'écoule le liquide. C'est le thème de la "Source", lequel renvoie à celui de la fertilité. Il faut, bien entendu, distinguer l'eau des sources et des cours d'eau, qui apaise la soif et fertilise les terres, de l'eau des mers et des océans, qui nourrit grâce à l'activité de la pêche, mais n'abreuve et ne fertilise pas. La première est également utilisée pour la toilette, et les deux autorisent la baignade.
La nudité de l'allégorie "Source" fait pendant à celle de Vénus sortant des flots marins, établissant un rapport direct entre l'eau et le nu, fort utile aux artistes, mais aussi un rapport, moins explicite, avec la sexualité. Disons que le premier est exotérique, et que le second est ésotérique.
L'orifice de l'urne, d'où s'écoule en abondance le précieux liquide, peut être interprété comme un "sexe déporté". C'est grâce à cette eau que les semences vont germer, puis donner naissance aux plantes et végétaux nourriciers. La Source est indispensable à Démeter, déesse de la terre cultivée et fécondée. Or, sur la scène du théâtre mythologique, intervient Baubo, la vulve mythique, personnification du sexe féminin. Dans la tradition orphique, c'est Baubo qui, en exhibant sa vulve à Déméter, la console de l'enlèvement de sa fille Proserpine, et lui redonne la joie, évitant ainsi à la terre de redevenir stérile. La vulve de Baubo était exhibée dans le temple d'Eleusis, célèbre pour ses "mystères", en compagnie d'un phallus, ce qui indique un rapport symbolique avec les organes sexuels masculins et la copulation. Ultérieurement, la vulve de Baubo fut remplacé par un coquillage dont les replis évoquent le sexe féminin. Ce n'est donc pas fortuit si, en illustrant la naissance d'Aphrodite, les peintres la représentent sortant d'une conque marine, laquelle symbolise l'organe féminin, fécondé par le sperme d'Ouranos. On voit combien ce motif pictural, en apparence innocent, dissimule tout un discours en relation directe avec la sexualité.
Ainsi l'eau appelle, allégoriquement, le nu, et cette nudité, par des voies détournées, symbolise la pulsion sexuelle et ses effets : plaisir et désir avec Vénus, Eros ; reproduction avec la Source, Baubo et Déméter.
Le bain prétexte
On comprendra sans peine combien le thème de l'eau, sous ses formes allégoriques, riches de significations cachées, va devenir indispensable aux artistes pour représenter le nu féminin, et l'"érotiser" en repoussant autant que possible les limites imposées par la religion, la décence, les censeurs, et les regards du public, regards qui, nous l'avons vu avec Diane et Narcisse, peuvent être dangereux pour celui qui contemple, comme pour l'artiste, qui a donné à contempler.
Les peintres éprouvant un impérieux besoin (désir) de produire du nu (genre des plus difficiles avec le portrait, et auquel se mesure le talent), ils eurent recours aux différentes déclinaisons du thème de l'eau, puisant aux "sources autorisées", c'est à dire mythologiques et bibliques, en utilisant deux artifices : le bain et la toilette. On peut, à ce titre, parler du bain prétexte", voie permissive, bien qu'étroitement balisée, pour associer l'eau, le corps dénudé, et le sexe, ce dernier étant théoriquement absent, mais implicitement présent, à savoir moins exprimé par l'artiste (lequel joue les Ponce Pilate ou l'ignorance) que celui ou celle qui regarde l'oeuvre, soit en s'en défendant, soit en y pénétrant avec ses fantasmes, sa part de secret, ses prolongements intimes…
Le Musée Imaginaire du bain prétexte commence (en partie) au Moyen-Age, servi par des auteurs anonymes (enluminures, peintres de fresques, de vitraux, graveurs sur bois, sculpteurs…) qui inaugurent le catalogue des thèmes convenus : mythologique (la toilette de Psyché, le bain de Diane) biblique et religieux (le Paradis terrestre), mais ouvrent également le répertoire du bain privé (bain de mai, bain de la Dame, étuves…) avec une liberté qui sera sans suite. Rappelons que la nudité est chose naturelle au Moyen-Age (on dort nu dans le lit, on se baigne nu), et si la notion de péché existe, la nudité n'en est pas encore la première marche… Les enluminures des manuscrits nous permettent de jeter un oeil indiscret dans les étuves où les deux sexes se font face, assis dans la même "ballonge", et ne se contentent pas de se regarder.
Au cours des XVème et XVIème siècles, la présence masculine s'efface et le bain devient réellement prétexte. L'homme, quand il est présent, n'est plus qu'un voyeur (Suzanne et les vieillards, scène de bain biblique, traitée par Le Tintoret), ou qu'un faire-valoir mythologique (Diane et Actéon, par Le Titien). Le thème majeur, la Naissance de Vénus, fait une entrée magnifique avec Botticelli, tandis que Le Primatice et François Clouet peignent Diane au bain. L'Ecole de Fontainebleau traite ces différents thèmes et Lucas Cranach celui de la Nymphe à la source.
TINTORETTO - Leda et le cygne - 1570
Au XVIIème siècle, la déshérence du bain assèche le thème. A l'unisson, Rubens et Rembrandt choisissent le personnage biblique de Bethsabée, tandis que Vélasquez, qui a commis le portrait d'un inquisiteur, ose une Toilette de Vénus. L'Eglise étant le principal donneur d'ordre, le nu doit être chaste, subordonné à un discours édifiant. Y ajouter l'élément liquide, dont on se méfie, devient perturbateur. Le nu y perd son contenu érotique et les grands maîtres, comme Poussin, préfèrent inclure leurs symboles dans des paysages.
Une modification sensible se produit au XVIIème. La rigueur morale du Grand Siècle se délite. Les baigneuses se font plus mutines : la Suzanne de Jean-Baptiste Santerre est nettement plus appétissante que celle du Tintoret, la Diane de Boucher, comme celle du baron Gros (datée 1791) est moins une déesse qu'une bergère ou une marquise délurée. Enfin, on entre dans l'intimité de la toilette privée, sans référence mythologique, avec les nombreuses scènes de Pater, les compositions ovales de Boucher (dont l'une d'elle nous renseigne sur l'usage d'un appareil tout nouveau, le bidet), et cette voluptueuse Sortie de bain de Mlle Duthé, comédienne et courtisane dont Perin-Salbreux nous dévoile les appâts. Il y a dans ces compositions une liberté (c'est à dire un libertinage sous-entendu) et une légèreté que l'on ne retrouvera pas au siècle suivant, un érotisme frais qui contraste avec celui, plus lourd, plus agressif, mais aussi plus dense des toiles "scandaleuses" du XIXème.
Car c'est au cours de ce siècle de fer que va exploser le bain prétexte, dans une débauche de corps somptueusement dénudés, en grand format…
Les autres registres du bain prétexte
Le thème des baigneuses est inépuisable. Il sévit tout au long du XXème siècle, avec une particularité : l'apparition, sur certains nus, de la pilosité pubienne bannie au siècle précédent, le fameux "triangle de Vénus", alors que les autres artistes conserveront le pubis glabre des maîtres.
Mais la production picturale va être largement dépassée par celle, quantitative, de la photographie, s'abritant derrière l'étiquette "artistique". La photographie ne se privera d'ailleurs pas de singer la peinture dans le choix des sujets et les attitudes des modèles. Elle exploitera donc largement le thème du bain et de l'ensemble de ses variantes. Soumise aux mêmes règles que la peinture, elle se verra contrainte de gommer soigneusement la pilosité, ce jusqu'à ce que la censure baisse les bras, ce qui aura pour effet d'établir une lointaine analogie entre les baigneuses de la Vie Parisienne et celles de Cabanel ou Bouguereau.
Ainsi, du XVIIIème à la seconde moitié du XXème siècle, qu'il s'agisse de dessins, estampes, peintures ou photographies, l'exhibition des toisons, comme celle de la vulve, appartiendra au circuit parallèle des images circulant "sous le manteau", en compagnie des oeuvres pornographiques, dont la production va alimenter le secteur des "curiosa", bien connu et apprécié des collectionneurs.
Jules Joseph LEFEVBVRE - CHLOE - 1875
Le cinéma va suivre une voie parallèle. Les scènes de bains seront nombreuses, introduites par les réalisateurs sous différents motifs : reconstitutions pseudo-historiques, scènes d'intérieur (salles de bains, toilette) ou d'extérieur (piscines, rivières, cascades, bains de mer…).
Du naturisme au nudisme
Le rôle évident de la nature dans les différents développements qui précèdent incite à prendre également en compte le phénomène du naturisme et du nudisme. Apparu à la fin du XIXème siècle, le naturisme fut encouragé par un petit nombre de médecins hygiénistes d'Europe du Nord. Ces praticiens obtinrent, après une longue lutte, une première victoire remportée contre l'usage du corset féminin. L'abolition du corset n'a rien d'anecdotique, c'est un phénomène important qui va imprimer un changement déterminant au vêtement féminin, initier la libération du corps et donc une libération plus politique. Dans un but thérapeutique, les hygiénistes préconisèrent également les bains d'air et de soleil, de très courte durée et dans la discrétion la plus absolue, mais dans le plus simple appareil. Ces pratiques, très marginales au cours des années 1900, s'inscrivaient toutefois dans un contexte d'urbanisation croissante, d'insalubrité des logements, et de progression de l'alcoolisme. Ce contexte favorisa le développement du sport, la pratique de la gymnastique, et un début de retour à la nature exprimé de façon symbolique par les arts appliqués, avec l'exubérance végétale de l'Art Nouveau, particulièrement remarquable dans les productions de l'Ecole de Nancy.
Le naturisme participait de ce mouvement en se voulant une forme de réconciliation du corps avec la nature, et l'approche, vaguement idéologique, d'une vie saine, faisant intervenir, selon les cas, des références à l'antiquité grecque, aux régimes végétariens, ou la recherche d'un "état adamique". Les théoriciens français les plus sérieux et les plus compétents de cette approche furent les médecins Gaston et André Durville. Il n'y avait là rien d'érotique, bien que les pionniers du naturisme furent tous suspectés d'intentions douteuses. Réaction inévitable d'une société dont la pruderie constituait le socle d'airain de sa morale.
Sévèrement confinée, la pratique du naturisme se perpétua tant bien que mal jusqu'à l'après-guerre. A partir des années 1950, elle trouva un essor nouveau avec le développement des loisirs et des congés payés. Or, si la majorité des camps naturistes furent implantés en bord de mer (ou de rivière), c'est également vers les rivages de l'Atlantique et de la Méditerranée que se dirigeait le flux croissant des vacanciers, grâce à l'automobile. La libération des moeurs allait logiquement fournir des adeptes nouveaux au naturisme, mais beaucoup de ces derniers, en quête d'un hédonisme sans contrainte, ne souhaitèrent ni s'associer à l'idéal naturiste des fédérations, ni se contenter des espaces chichement réservés au nu intégral.
C'est ainsi que se développa un phénomène nudiste, dit naturisme "sauvage", avec plages improvisées, aussitôt interdites, et dont la répression fut assez comique pour fournir les séquences bien connues du "Gendarme de Saint-Tropez". On accorda donc aux nudistes des espaces organisés ou tolérés. Où ? En bord de mer évidemment. Et le plus connu des ces espaces organisés est, en France, l'impressionnant complexe du Cap d'Agde, qualifié aujourd'hui de "capitale du voyeurisme et de l'échangisme". Cet avatar du naturisme est considéré par le sociologue Michel Mafessoli comme une manifestation de "valeurs dionysiaques" ! Mieux, le sociologue y voit une "réappropriation collective du sexe", à l'image des structures qui existaient dans les anciennes civilisations. Sans aller jusqu'à cette interprétation audacieuse, nous constatons, une fois de plus, et de façon probante, le rapport entre l'eau, le nu et le sexe.








































































