23 février 2008
LA NUDITE MASCULINE : LE NU REPROUVE
C'est suite à un message laissé ce blog, par Lau, le 15 février dernier, que nous avons décidé de rédiger ce texte sur la vision et la perception de la nudité masculine. Texte qui a seulement valeur d'ouvrir un débat sur la question. Nous attendons vos réactions !
Texte et choix des illustrations : blogmaster ANW
Plus que jamais, notre société est une société de paraître. Plus que jamais, cette même société veut combattre les inégalités, surtout dans le séculaire antagonisme homme/femme. Cette lutte atteint aujourd’hui une sorte de paroxysme assez déroutant où l’homme abandonne son image de brute pour un soin du visage ou l’obtention d’un congé paternité, pendant que la femme vient travailler dans des domaines jusque-là exclusivement masculins et diriger sa vie comme son travail, tout en faisant « un bébé toute seule » (pour citer Jean-Jacques Goldman).
Etrange lutte de ce XXIe siècle qui prône des idées et des vues progressistes mais continue d’être le théâtre d’un combat tout aussi ancien que conservateur: celui du concept de la nudité. Récemment, une lectrice laissait un commentaire sur le blog, posant la question de savoir si le nu masculin était encore tabou ? La bonne question que voilà…
Il est vrai, et notre blog tend à le prouver, la femme véhicule dans 90 % des cas l’idée même de la nudité. Elle est LA nudité par excellence. Ensuite, la vision de cette nudité féminine va évoluer considérablement : charmant, érotique, sale, dégoutant, repoussant, humiliant, machiste, superbe, magnifique. Selon ce que vous serez, il sera sublime ou dégradant. De plus, la frontière entre nudité et sexualité est extrêmement infime : on passe de l’un à l’autre très facilement.
Aujourd’hui encore, nous le croyons, et plus que jamais, la nudité est l’objet de tendances « extrémistes » : libérale (le « nu à tout va » et sa reconnaissance totale et non plus seulement toléré) ou conservatrice (le nu est sale, inconvenant et né d’une perversion de l’esprit). Alors que le nu féminin est beau ou dégradant, le nu masculin reste dans la quasi-totalité des cas identifié comme sale, brute, pervers. Effectivement, il reste un tabou : un homme nu est tout sauf beau, agréable, ou plus simplement… normal.
Prenons un exemple concret : la publicité de Yves Saint-Laurent pour le parfum YSL où l’on voit un homme nu, de face bien qu’assis. Autant que nous nous en souvenions, cette publicité provoqua un tollé dans les milieux bien pensants. Mon Dieu ! Un sexe d’homme bien visible dans nos abris-bus !
Le sexe masculin (le pénis) a représenté pendant des siècles la puissance de l’homme au propre comme au figuré, mais aussi sa domination dans les sociétés passées (et encore présentes, avouons-le sans détour). Il représente aussi l’excès dans ce qu’il a d’abusif et de violent (cuissage, viol, abus d’autorité…). Ajoutons à tout cela (relevant du domaine du social) notre éducation judéo-chrétienne où le nu en général a toujours été considéré comme diabolique (le péché originel). Mais sur un simple constat, et sans aucune polémique théologique de notre part, notons tout de même qu’aucune des religions majeures (catholicisme, islam, bouddhisme, orthodoxie, protestantisme, anglicanisme, etc…) ne reconnaît la nudité comme innocente (au sens pur) ou normale.
Un homme nu est une hérésie : il a toujours symbolisé la domination, le pouvoir, la force. Donc, sa nudité, c’est sa fragilité, sa honte, la destitution de son pouvoir d’homme. Mais c’est aussi l’idée de la brutalité représenté par son pénis. Celui-ci d’ailleurs est tout sauf beau : il pend au repos et son érection provoque le rejet ou le dégoût (l’idée de plaisir étant dans l’acte de pénétration, à condition qu’il soit consenti et partagé, bien évidemment). Pourquoi ? Cette forme de vue, c’est idée de tabou, n’est-elle pas finalement l’aboutissement final d’un amalgame ? D’une équation que l’on pourrait ramener à cette simplification : homme + nu + pénis = pervers ou dégoutant ? Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi. Remontons dans le temps…
L'homme nu n’existe pas dans l’art préhistorique. Leurs représentations sont rares et tellement schématiques qu’on ne peut dire avec certitude s’ils sont nus ou habillés. Sous l’Egypte des Pharaons, le nu est socialement intégré et n’est pas rédhibitoire. Du pharaon au plus humble paysan, être nu n’est pas indigne. Dans les demeures, on vit nu. Les dames se baignent nues dans les bassins de leurs propriétés ou dans le Nil. Les enfants, de Pharaon ou non, sont élevés nus. L’habit dénote une condition sociale ou une valeur d’apparat plus qu’un souci de protection ou de pudibonderie.
Représentation d'un pécheur nu
Min, divinité ithyphallique de la fécondité, au sexe en érection
Jeune pharaon nu - Temple d'Edfou (Egypte)
Le nu masculin trouve ses véritables lettres de noblesse dans la civilisation grecque ainsi que dans la période hellénistique. Le nu masculin est la beauté parfaite par excellence. Excepté l’art cycladique (où les nudités féminines sont presque exclusives), la société grecque est bâtie autour de l’homme, tant au sens du pouvoir qu’au sens de l’art. La nudité masculine n’est pas dégradante (tant qu’elle est « grecque », par opposition aux « barbares » non grecs). Au contraire, elle est l’expression du beau, du parfait, de l’équilibre du corps, de l’harmonie de l’homme : les jeux olympiques, isthmiques, néméens ne se disputent-ils pas entièrement nus ? Les peintures sur vase et les sculptures ne représentent elles pas les hommes nus ? Les soldats grecs ne combattent-ils pas nus ?
L'éducation par la séduction dans la Grèce Antique.
Hermès de Praxitèle : Dans la civilisation grecque, l'Homme Nu est la perfection même.
Kouros de Paros - Musée du Louvre
Frise d'athlètes aux jeux olympiques
Stèle funéraire d'un soldat grec
Potier à son four - Musée du Louvre
Cette idéalisation du nu par l’art et par la vie quotidienne trouve déjà son crépuscule avec la civilisation romaine. Le nu existe toujours mais il l’est surtout dans l’art plutôt que dans la vie de tous les jours. Les toges identifient maintenant une condition sociale bien marquée. Le nu devient artistique, on l’a dit, mais surtout privé. Cependant, la représentation du nu reste l'apanage des hommes, les femmes étant très souvent vêtues. Chez les Gaulois, être nu fait partie de la vie de tous les jours, sans notion de pudicité.
Mars - Villa Hadriana à Tivoli
Adonis - Rome - Musée du Louvre
Soldat - Période héllenistique - Rome
Amour homosexuel à Rome - Coupe Warren - British Museum Londres
En parallèle, le développement du christianisme achève toute idée de nu masculin (et encore moins féminin) : en Egypte, toute représentation de nu (sein, sexe) est systématiquement martelée pour en effacer les reliefs et bas-reliefs. En Occident, le nu est désormais représenté comme diabolique et véniel. L’histoire d’Adam et Eve est en le parfait symbole et la genèse (sans jeu de mot) de tout. L’Ancien Testament décrit bien qu’au commencement Adam et Eve étaient nus et heureux (dans le sens de l’Innocence). L’affaire de la pomme fit comprendre à l’Homme et à la Femme qu’ils étaient nus et que « leur vue » fut ouverte par la punition divine. Ils découvrirent leur nudité réciproque et en conçurent un grand trouble, se couvrant leurs sexes avec des feuilles de vignes. Désormais, par la « faute » d’une pomme et d’une tentation, la nudité signifiait le sexe et inversement, et au final la honte. Il est curieux de noter que cette honte du nu et de la vision des sexes ne nait pas d’un péché de chair mais bien d’avoir (seulement) mangé une pomme et désobéi à Dieu. Où se trouve le lien de cause à effet ?
Adam et Eve (1507) - Albrecht Durer
La tentation d'Adam et Eve (1425) - Masolino - Chapelle Sta Maria de Florence
Adam et Eve - Ms 0008 - Bibliothèque Ste-Geneviève (Paris)
Il faut pourtant rappeler que la Bible telle que nous la connaissons (Ancien et Nouveau Testament, actes des apôtres) fut « constituée » (nous choisissons bien ce verbe) bien après la vie de Jésus (les spécialistes l’estiment autour de 70 après JC). Nous savons aujourd’hui qu’il existe plusieurs évangiles mais que 4 seulement ont été retenus dans le Nouveau Testament. Toute notre éducation religieuse fut donc sélectionnée par l’empereur de Byzance. Et depuis des siècles, le christianisme a été construit autour du péché originel, de la grande faute de la femme, objet de toutes les tentations malsaines et dont le sexe représente la plus vieille « boîte de Pandore » (désolé pour l’image). On a dès lors plus souvent insisté sur la nudité tentatrice, diabolique et perverse de la femme, qui corrompt l’Homme, pauvre victime de toute cette histoire et qui a perdu son innocence la plus complète.
Reproche de Dieu à Adam et Eve - Ms 0034 (XIIIe s.) - BM de Chambéry
Baptême de Jésus - Psaultier de Melk (XIIe siècle)
Est-ce donc à dire que sans la « faute » de Eve, le Christianisme des origines reconnaissait à la nudité (homme et femme réunis) un côté toléré (à défaut de normalité, bien entendu) ? La question mérite de s’y pencher. Mais là n’est pas notre sujet. Bref, la rigueur chrétienne du haut Moyen Age coïncide avec la « diabolisation » de la femme et avec l’exemption de l’homme, bon par excellence, de toute faute. Le nu « honteux » est donc assimilé à la femme et il n’est pas possible que l’homme soit nu (donc perverti).
Le jugement dernier (détail) 1443 - Rogier van der Weyden (Beaune)
Il en a été ainsi pendant des siècles avons-nous dit, de cet état des choses. Pourtant, l’art européen du Moyen Age à la Renaissance a toujours représenté des nus masculins, aux sexes opportunément cachés qui par une ombre, qui par une étoffe, qui par une cuisse avancée. Mais ces nudités masculines sont tolérées par l’Eglise dans la mesure où elles mettent en scène des saints, des martyrs, Jésus-Christ ou Adam. Il faut attendre la Renaissance pour retrouver la nudité masculine dans son ensemble. Cette période artistique marque le retour des influences antiques gréco-romaines. L’Homme redevient un sujet d’expression et les peintres dessinent ou peignent ou sculptent des nus « très nus », provoquant l’ire de l’Eglise et l’admiration des amateurs.
Amour Victorieux - Le Caravage
Anatomie de l'Homme - Léonard de Vinci
L'Homme de Vitruve - Léonard de Vinci
La création du monde - Michel-Ange - Chapelle Sixtine de Rome
Persée - Cellini (1545) - Florence
Pourtant, même au Moyen Age, et en dépit de l’omniprésence de la religion, la nudité n’est pas pour autant éradiquée. En fait, toute la famille dort nue dans le même lit, on se baigne nu dans la rivière ou à la mer, sans complexe et en toute proximité. Aux bains publics, à Paris ou ailleurs, on se baigne également nu, hommes et hommes ou hommes et femmes ensembles (des débordements inévitables, au XIVe siècle, feront interdire la mixité des bains, sur décision du Parlement de Paris).
Avec le Grand Siècle de Louis XIV et, par prolongation, les règnes de Louis XV et Louis XVI, les nus restent mythologiques. Mais la tendance de la Contre Réforme radicalise la position vis-à-vis du nu. On passera allègrement sur les représentations scabreuses des pamphlets de la période de Louis XV et Louis XVI, marquant le développement de « l’art licencieux » et pornographique que l’on vend sous le manteau.
Les XVIIIe et XIXe siècles seront les siècles conservateurs où la bourgeoisie des villes et des provinces prend de l’importance. La bienséance domine au quotidien et cette période marque réellement la naissance de la « pudeur » : les toilettes et la salle de bains sont désormais isolées dans la maison et l’on peut s’y enfermer en fermant la porte de l’intérieur ! La nudité reste de mise uniquement dans l’espace des maisons privées. Pourtant, des peintres comme Bouguereau ou Tuke, au XXe siècle, se démarquent et peignent de jeunes hommes nus. Henry Tuke, surtout, fait de l’homme son premier sujet. Outre sa fascination pour l’Antiquité grecque et la beauté masculine, Tuke ne cache pas ses sentiments homosexuels : ses tableaux vibrent de cette mâle attirance.
Dante et Virgile en enfer (1905) - William Bouguereau
L'homme nu (1900)- Henri Matisse
Dans les années précédent la Seconde Guerre Mondiale, les régimes fascistes s'emparent de l'image de l'homme nu, au travers des thèses raciales (Allemagne), populaires (Russie) ou d'appartenances historiques (Italie). C'est surtout au travers des sculptures que cet art s'exprime.
Le porte-flambeau (1936) - Arno Breker - Berlin
Kameradschaft - 1937 - Josef Thorak - Berlin
La Jeune Allemagne (1937) - Walther Hoeck
Avec l’explosion des médias et de la publicité, post-1945, la nudité s’expose, les mentalités tendent à évoluer, plus ou moins lentement. Cependant, l’image de l’homme nu reste apparentée à une forme de domination, la femme nue restant l’apanage du machisme. Le pénis reste bien entendu l’élément premier de la nudité masculine alors que la nudité féminine englobe un tout (visage, seins, sexe, fesses, pied, jambes). Osons le dire : un homme nu demeure encore une image violente : un pénis au repos n’est pas attirant et celui en érection provoque un mouvement de recul. Le pénis évoque également les affaires juridiques telles que viol, pédophilie, attouchements, abus de pouvoir voire l’homosexualité dont la reconnaissance a encore du chemin à faire en France et surtout dans les mentalités.
La question de notre lectrice était bonne : la nudité masculine est-elle un tabou ? Nous le pensons effectivement. Notre société est bien complexe à ce sujet, balançant entre les extrêmes de la reconnaissance et de l’interdiction. Inconsciemment et tacitement, nous percevons la nudité de la femme comme « normale » et porteuse d’images plutôt positives, quoi qu’en disent les associations féministes (la beauté, la maternité, la vie, la jeunesse, l’amour). La nudité masculine, quant à elle, à encore du chemin à faire…





























