11 avril 2007
LES FORCES ET LES PEURS DE LA NUDITE
Aujourd'hui, prenant mon courage à deux mains, j'y vais de ma plume. Je publie donc un modeste essai sur les forces et les peurs nées de la nudité, le tout basé sur mes réflexions propres. Les illustrations ont été choisies par moi-même, pour agrémenter le texte sans paraître trop "pavé". Bonne lecture et n'hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé.
LES FORCES ET LES PEURS DE LA NUDITE
Par le créateur du blog
Il est un fait que la nudité ne laisse pas insensible, au sens où elle provoque des réactions instantanées, tout et son contraire. Le fil conducteur de ce blog reste bien sûr la nudité dans sa plus large expression, d’artistique à contestataire.
La question essentielle serait la suivante : en quoi la nudité fait-elle peur, trembler voire vaciller les mentalités ? En quoi la nudité pourrait-elle heurter un pouvoir (politique) ? Vouloir y répondre, c’est déjà, fatalement, entrer en plein cœur du système social dans lequel nous évoluons. Pourquoi, par exemple, la nudité est-elle « mieux vécue », plus facilement acceptée (et non pas seulement tolérée !) dans les pays nordiques (Scandinavie, Grande-Bretagne, Allemagne, Russie) et plutôt rejetée dans d’autres ? Est-ce seulement une raison idéologique, religieuse, climatologique ou culturelle ? Qu’est-ce qui pousse certains pays (donc gouvernements) à glisser de l’interdiction à la tolérance, même géographiquement limitée ? Est-ce électoral (les naturistes votent eux aussi) ou est-ce l’expression d’une évolution des mentalités ?
Finalement, la « conclusion de l’introduction » impose déjà une complexité dans toute sa superbe : la nudité est une situation simple (le nu est un « rien ») dans un contexte extrêmement compliqué (la situation d’une société est un « tout » inextricablement liée entre plusieurs tendances et croyances).
En fait, la nudité est souvent perçue comme dangereuse pour les sociétés conservatrices, indépendamment des époques. Si on situe d’un point de vue historique, par exemple, le monde méditérranéen de l’Antiquité reconnaissait pleinement la nudité comme un état de chose absolument normal. Chez les Egyptiens, l’habit était surtout d’apparat, vis-à-vis de la « grande société » (réceptions, diplomatie, etc…). Par contre, il est avéré que dans la petite société (celle de l’intimité de la maison, la société privée), les enfants jouent nus, les adultes se baignent nus, se côtoient nus (thermes romaines) ou s’affrontent nus (Jeux Olympiques grecs).
En fait, le vêtement, excepté sa fonction protectrice vis-à-vis des élements climatologiques qui poussent les hommes à se couvrir pour se protéger du froid, de la pluie et de la chaleur), va très vite prendre un aspect social. Le port d’étoffe ou de tissus va rapidement se muer en distinction sociale, reléguant la nudité au rang de pauvreté. A cela, va entrer progressivement les attitudes auto-théo-cratiques des religions qui vont stigmatiser le nu, la vision du nu et la nudité en général comme étant un péché (l’exemple d’Adam et Eve en est l’illustration parfaite).
Lorsque les Chrétiens s’imposent comme une religion dominante en Méditérranée, il n’est qu’à contempler les matraquages systématiques qu’ont subi les reliefs et bas-reliefs égyptiens représentant divinités, pharaons, reines, grands serviteurs jusqu’à l’humble servant ou servante. Les attributs de leur représentation génétique (sexe, seins) ont été littéralement martelés pour cacher à la vue du monde chrétien ces objets de pêché.
Le nu est banni de toute représentation sociale ou artistique. Une sorte d’âge sombre du corps s’installe. Pourtant, aux heures du rigorisme religieux, notamment au Moyen-Age, l’idée de nudité n’a pas encore disparue. Aux bains publics, dans les grandes villes, il est d’usage de se baigner nu dans de grandes baignoires en bois, en « société ». Certes, cette proximité dégénèrera assez vite par la mixité des baigneurs (hommes et femmes parfois) et les bains publics s’apparenteront assez vite à des lupanars, voire des maisons closes avec des courtisanes entretenues. Ce qui provoquera la fermeture progressive de ces établissements pour cause de prostitution.
Dans l’iconographie moyenâgeuse, la nudité au sens propre est désormais suggérée par la représentation de personnes en chemises blanches. La chemise prend la valeur de stade ultime avant la nudité totale. Paraître en chemise (comme les repentances publiques des condamnés à mort par exemple) avait déjà valeur de dénuement couplé à un sentiment d’humiliation et d’oprobe publique. Etre totalement nu était la dernière étape, le pêché biblique par exemple, renvoyant à la honte d’Adam et Eve.
L’autre peur de la nudité est motivée par l’idée que la sexualité, son idée et la vision de ses attributs, est également bannie, sale et répugnante. La nudité dévoile les organes génitaux, donc s’assimile à une idée de sexualité. Par extension, la nudité suggère la perversité des personnes. C’est en cela que les mouvements naturistes agissent, pour éradiquer cette idée. Car après tout, on ne donne à une chose, une idée ou un objet que la force, la peur ou le rejet qu’on veut bien lui conférer. Cela relève de l’interprétation et de la façon que l’on a de la faire assimiler à une société donnée. Les uns diront que la nudité est naturelle (nous naissons nus du ventre de nos mères) ; les autres diront que la nudité est perverse, sale, détournée (nous entrons dès lors dans les domaines de la pornographie, de la pédophilie, du voyeurisme malsain, etc…).
Prenons par exemple une vision simple : sur une plage publique, un enfant évoluant nu est une vision normale alors qu’un adulte au même endroit, nu lui aussi, sera déclarée illicite, odieuse, scandaleuse, répugnante. Cela relève « simplement » de l’interprétation, elle-même générée par un a priori plus ou moins forte, selon l’éducation reçue. L’enfant nu symbolise l’innocence étrangère à l’idée manichéenne de ce qui est bien est mal. L’adulte nu symbolise la perversion, le mal, l’évocation de la sexualité sale. Vient-il à l’idée de beaucoup que la nudité de cet adulte ne pourrait être que l’expression d’un bien-être ? Est-ce que la nudité ne pas pourrait être assimilée à l’idée même de bien-être ?
Dans l’idée même d’interprétation, quelle valeur donner à la pornographie ? Sans vouloir la réhabiliter ou lui donner une importance légitime, le rejet de la pornographie est-il simplement lié à la dégradation de la condition humaine (féminine ou masculine, peu importe) et la vision crue d’actes sexuels ? Ou bien est-elle simplement rejetée parce qu’elle renvoie aussi notre propre sexualité, dans l’intimité du couple ? En quoi la vision pornographique est-elle différente des émissions de reality show qui captivent tellement les spectateurs ? Y a-t-il donc une vision (et donc une interprétation) convenue ou officielle ? Le sexe (et par substitution, la nudité) n’a-t-il donc valeur que d’objet procréateur (et la position du missionnaire valeur de position habilitée et universelle) ? La notion de « plaisir », dans l’acte d’amour ou plus simplement dans la nudité, est donc honteuse, punissable, rejetant donc toute idée de bien-être physique et psychique ?
Alors quelles sont les limites à franchir pour appréhender la nudité dans sa plus simple expression mais aussi acceptation. ? Où et quand est-elle librement consentie, tolérée et appréhendée comme l’expression d’un mode de vie, d’un sentiment de libération (plus d’uniforme par exemple ou encore comme l’abrogation de toute frontière liée au port de certains vêtements révélant la position sociale du propriétaire) ?
En fait, certains philosophes, chercheurs et sociologues énoncent la thèse que la nudité est un « état » tampon entre deux univers. Qu’est-ce qui fait que l’idée de nudité s’exprime dans toute sa mesure à l’évocation de la mer ou de l’océan et pas dans l’idée d’une ville ou d’une campagne ?
Comme le signale Jean-Claude Kaufmann dans son ouvrage Corps de femmes, regards d'hommes, la pratique des seins nus sur les plages apparaît inconcevable à ses plus ferventes supportrices quelques mètres en arrière de l'endroit où elles se trouvent, aux limites de la ville et de la civilisation. La nudité reste ainsi confinée en des espaces très précis, ce qui a d'ailleurs inspiré à Francine Barthe-Deloizy une Géographie de la nudité.
Ainsi, si le vêtement cesse progressivement d'être un indicateur de rang social pour indiquer davantage l'appartenance à un groupe ou à une tranche d'âge, la nudité demeure le fait des lieux où prennent place une inversion passagère des règles sociales. On l'aura compris, elle ne s'épanouit plus ou moins qu'à la marge de la vie normale. Par exemple pendant les carnavals, la nuit ou donc sur les littoraux, soit à mi-chemin entre terre et mer.
C’est donc admettre l’existence d’un monde intermédiaire dans lequel la nudité aurait une place à part entière, acceptée et librement consentie pour qui entre dans ce monde. Nous nous situons donc dans la première évolution d’une mentalité : la tolérance de la vision du nu. C’est un premier pas. Le deuxième pas vers l’évolution va être l’acceptation du regard des autres et notamment celle de comprendre pourquoi telle ou telle personne se met nue, pourquoi le naturisme lui apparaît comme un état de vie potentiel, même limité dans le temps et dans la géographie.
Est-ce que cette acceptation du nu est liée, dans l’ensemble de la société, comme la « bénédiction » du groupe à la vision du nu et à la vie dénudée de ses membres, ou est-ce la vision du nu qui est tellement banalisée par les médias qui nous fait accepter, finalement, le nu comme quelque chose de normal ? Nous entrons alors dans une autre dimension de la perception du nu…
La nudité est-elle liée à l’idée d’une éducation. Nous sommes, quoi qu’il arrive le reflet de notre éducation. Que nous suivions la restitution fidèle de l’éducation de nos parents, ou son parfait contraire, notre vision de certaines choses sont intimement liées à cette éducation. De ceux qu’on a élevé dans la pudibonderie du corps voire la saleté du corps nu, il est en ressortira un être tout aussi prude, pudibond ou réfractaire au nu ; ou alors, il en sortira un être totalement opposé à l’idée de rejet et pour qui le nu sera l’accomplissement de l’interdit parental. Je crois plus prosaïquement que nous nous nourrissons de nos expériences et que nos a priori, très souvent liés au départ à notre éducation primaire, évoluent selon lesdites expériences. Nous forgeons dès lors nos visions et les retranscrivons telles que nous les appréhendons au terme de nos expériences. La nudité, sa vision, son évocation, son idée, son essence même entre dans ce cadre d’évolution. Dans tous les cas de figure…
Un adepte du naturisme l’est-il sur le fait d’une éducation initiale, d’une transgression d’un interdit ou d’un bannissement liée à une éducation stricte, ou alors d’une évolution sur la base d’expériences personnelles et/ou de groupes ? On entre alors dans le rapport personnel que l’on a de son corps mais surtout avec l’image qu’on en a soi-même. Avec, en arrière-plan, l’image que l’on a de son corps renvoyée par le regard des autres. Et le regard de ces autres est lui-même motivé par l’éducation personnelle de chaque individu, retranscrivant lui aussi les reflets de sa propre éducation, etc, etc, etc…
Notre société génère aussi quelques absurdités de situation. Après avoir énoncé la comparaison entre un enfant nu et un adulte nu et l’interprétation de la situation par un groupe d’individus, imaginons une autre scène absurde.
Au Louvre, dans la salle des Antiquités Grecques, un visiteur se met nu, admettons pour se mettre en osmose avec les collections de statues constituant la salle. Il y a de très fortes chances pour que ce visiteur soit arrêté par la police pour troubles de l’ordre public et exhibitionnisme. Alors que les autres visiteurs, restés habillés, contemplent plusieurs nudités (artistiques vous diront-ils) mais qui sont bien humaines : on y voit sexe, testicules, fesses, poitrines et mamelons (souvent charnus et voluptueux) et tout ceci sans soulever d’objections ni de rejets. Allons encore plus loin dans le caustique de la situation : tous ces gens ont payé pour voir des nus, donc des sexes, donc des fesses, donc des seins…. Alors, en quoi la nudité d’une statue (tirée de la copie, idéale ou non, d’un corps parfaitement humain) est-elle plus acceptable moralement qu’un homme ou une femme nu(e) au milieu de la même salle.
C’est, selon moi, l’exemple qu’a voulu donner le Léopold-Museum de Vienne (Autriche) quand, en 2004, les responsables du musée accordèrent le droit d’entrée gratuit à tout visiteur qui entrerait dans les salles entièrement nu, car allant voir une exposition de peinture consacrée aux nus de Klimt et autres artistes « maudis » de cette époque… Les organisateurs sous-entendaient l’idée de nu « intégral » si je puis dire, entre le spectateur, l’œuvre et la vision de l’artiste disparu. Pourquoi aussi irait-on contempler à loisir des nus lorsque nous resterions habillés. N’est-ce pas l’idée détournée du voyeurisme ?
Mais, au-delà des idées que nous venons de développer, peut-on donner à la nudité un autre sens d’utilisation. On sait que la nudité est souvent apparenter à une provocation dans le but de choquer, surtout si la société du milieu est plutôt conservatrice (les strikers entrent, par exemple, dans cette catégorie).
Le nu peut-il être utilisé comme arme contre un pouvoir en place, ou du moins pour interpeller ? On sait qu’il existe plusieurs exemples de ce type d’intervention. Les recenser prendrait du temps mais il sera toujours possible d’en citer un ou deux exemples parlants.
La nudité, dans ce cas-là, à défaut d’être dérangeante, serait donc interpréter comme une arme. Alors un contestataire nu serait-il assimilé à un terroriste ? Sans aller jusque là, il est bon de se rappeler que Mai 68 fit de la nudité un étendard de sa lutte ; il est bon de se rappeler que la nudité était une valeur défendue par les mouvements hippies et pacifistes des années 70, comme emblème de la liberté, du rapprochement des peuples et de l’amour communautaire. Le nu et le sexe firent « frémir » deux générations opposées, selon du côté que l’on se place. Le nu était la contestation de l’ordre établi. Il était l’exemple d’une société idéale et idéalisée qui, malheureusement, engendrera tellement d’excès que le nu dérapera au sexe et que le sexe amènera le sida aux débuts des années 80.
Aujourd’hui, le nu tend donc à se banaliser. Encore qu’il reste de solides points d’appuis dans la partie conservatrice de notre société pour qui la vue d’un sein dévalorise la femme, la reléguant au rôle d’objet ; et quand on distingue un sexe masculin sur une pub de parfum pour homme, le « mâle animal » déclenche un tollé général, heurtant désormais la pudibonderie des bonnes gens offusqués par cette vision inconcevable.
Le nu, reste encore assimilé à cette idée de répugnance en grande partie pour les affaires de pédophilie qui agitent le monde judiciaire. On pourrait aussi y ajouter, malgré tout, la pornographie. Je ne considère pas la pornographie comme sale. Il peut y avoir des visions dérangeantes sur une idée de « souffrance », mais de manière générale, la pornographie montre « en clair et sans décodeur » ce que nous faisons dans l’intimité obscure de nos maisons. Je crois que la répulsion du porno vient surtout du fait d’une image de « performance » : sexes surdimentionnées, rapports longs et sans fin, performances acrobatiques des acteurs. Sans parler de la pauvreté cinématographique (scénarios et dialogues, répétition du genre d’un film à l’autre).
Dans mon propos, il est évident que je ne défend par l’idée de la nudité à tout-va. Mais la vision du nu doit aller au-delà des préjugées et des idées préconçues. Pourquoi le nu est-il toujours sale, dévalorisant et pervers ? En quoi l’innocente nudité d’un enfant ne pourrait-elle pas trouver son équivalence chez la femme et chez l’homme (l’innocence se transformant alors en « beauté » de l’évocation) ? En quoi la nudité pourrait être une mauvaise condition quand on peut aisément voir sur les photos le bien-être, la joie et les sourires des naturistes ? Etre nu ne serait donc qu'une philosophie, un état psychologie ou une provocation ?
Récemment, je lisais un texte de Marc-Alain Descamps, professeur de psychologie, sur l’évocation d’un projet de société naturiste, dans l’aspect idéologique de la chose. Mais le fond de l’idée amène un débat intéressant : pourrait-on envisager la création d’une ville naturiste à temps plein (et non pas uniquement des « villages naturistes » saisonniers), où faire son jogging nu, se déplacer à pied, en vélo ou en roller nu ne serait pas illicite ni répréhensible du point de vue de la « morale commune » ? C’est déjà une autre histoire…
Pour en finir, il faudrait plutôt commencer par changer les comportements de la société envers la nudité. On a bien accepté le nu artistique, puis cinématographique. Alors pourquoi encore être rétiscent à la vue de la vraie nudité ? La nudité est-elle encore une sorte de terrorisme visuel dans notre société, soit-disante bien pensante ?











